Il faut libé­rer les sciences

Ce billet fait suite à mon texte de 2010 inti­tu­lé « Pour libé­rer les sciences », au risque de paraître quelque peu redon­dant. En effet, en cette fin de mois de jan­vier 2012, le mathé­ma­ti­cien Timo­thy Gowers (Cam­bridge + Médaille Fields 1998) a lan­cé un appel au boy­cott de l’éditeur Else­vier, un des grands poids lourds de l’édition scien­ti­fique et en par­ti­cu­lier les édi­tions papier et en ligne ven­dues par abon­ne­ment aux Uni­ver­si­tés. Cet appel au boy­cott repose sur le même reproche fait depuis des années sans que rien ne bouge à pro­pos des tarifs exor­bi­tants des ces firmes (Else­vier en tête mais on peut aus­si citer Sprin­ger et d’autres), sans aucun rap­port avec le coût effec­tif des sup­ports de dif­fu­sion ain­si pro­po­sés à la vente. Faut-il boy­cot­ter Else­vier et, comme T. Gowers, inci­ter les scien­ti­fiques à ne plus sou­mettre leurs publi­ca­tions aux revues déte­nues par Else­vier, ne plus faire par­tie des comi­tés de lec­tures, etc. ?

Des connais­sances libres et gra­tuites

Selon moi, un tel appel au boy­cott n’a que peu de chance de réus­sir. En effet, la pres­sion de l’évaluation tout-azi­mut est telle sur les scien­ti­fiques qu’ils se trouvent bien obli­gés de par­ti­ci­per à la mas­ca­rade col­lec­tive consis­tant à s’auto-évaluer et se plier au racket orga­ni­sé. Mais la ques­tion dépasse lar­ge­ment ces aspects. En effet, qu’est-ce qu’une publi­ca­tion scien­ti­fique ? C’est un ensemble de connais­sances (nou­velles) expo­sées selon des règles et une métho­do­lo­gie claire et dont l’objectif est d’être dif­fu­sée le plus lar­ge­ment pos­sible. Dans la mesure où cette publi­ca­tion est le pro­duit de l’effort col­lec­tif à la fois des scien­ti­fiques et des citoyens qui, par leurs impôts, sub­ven­tionnent la recherche scien­ti­fique, les connais­sances pro­duites sont cen­sées être consul­tables par tous, et comme un juste retour sur l’investissement public, cela implique selon moi un accès libre et gra­tuit.

Libre parce que la prio­ri­té doit être don­née à la dif­fu­sion des sciences et que cha­cun devrait pou­voir uti­li­ser un texte scien­ti­fique : le lire, le par­ta­ger, iden­ti­fier les auteurs et pro­po­ser éven­tuel­le­ment des modi­fi­ca­tions en leur écri­vant, bref, en dis­po­ser de manière démo­cra­tique et dans un esprit de par­tage. Libre est ici uti­li­sé dans le même sens que dans « licence libre », c’est à dire que les texte scien­ti­fiques devraient être sou­mis à de telles licences. Quant au droit d’auteur, si l’on s’en réfère à la légis­la­tion fran­çaise (je ne parle pas de copy­right), il reste bien sûr inalié­nable (droit moral) et la pater­ni­té d’un texte sera tou­jours recon­nue quoiqu’il arrive. Dès lors, la conclu­sion s’impose d’elle même : un texte scien­ti­fique, pro­duit grâce à des sub­sides publics, ne doit en aucun cas faire l’objet d’une ces­sion exclu­sive des droits de dif­fu­sion. En effet, on devrait consi­dé­rer que si le droit moral sur l’oeuvre appar­tient bien à l’auteur, ce der­nier ne devrait pas être déten­teur d’un droit patri­mo­nial dans la mesure où son oeuvre appar­tient au public en pre­mier lieu. L’évaluation de cette oeuvre par les pairs lui confère sa vali­di­té scien­ti­fique, fruit du métier de cher­cheur, et consiste à la recon­naître comme une véri­table pro­duc­tion de la recherche publique.

Gra­tuit parce que rien n’oblige à réa­li­ser des béné­fices sur la pro­duc­tion scien­ti­fique, mais pour autant, cela doit res­ter pos­sible. Cette gra­tui­té peut s’obtenir d’une manière très simple : aujourd’hui, un texte scien­ti­fique est pro­duit de manière élec­tro­nique, il peut donc, pour un coût proche de zéro, être dif­fu­sé par voie élec­tro­nique. La publi­ca­tion au for­mat papier ou dans un for­mat élec­tro­nique spé­cial peuvent certes être payantes, dans la mesure où un effort est fait par un édi­teur pour pro­duire un sup­port. Mais, quoi qu’il advienne, un cher­cheur devrait pou­voir gar­der la main sur n’importe quel moyen de dif­fu­sion qui lui semble oppor­tun et lais­ser gra­tui­te­ment à dis­po­si­tion du public ses pro­duc­tions scien­ti­fiques.

C’est la rai­son pour laquelle je ne suis pas favo­rable à un boy­cott d’Elsevier ou de toute autre mai­son d’édition. Si l’on part du prin­cipe que toute pro­duc­tion scien­ti­fique est cen­sée être libre et gra­tui­te­ment dis­po­nible quelque part, rien n’empêche une mai­son d’édition de s’emparer d’un texte et par­ti­ci­per à sa dif­fu­sion via n’importe quel sup­port. Dans ce cas, c’est un ser­vice qui est ven­du… pour­quoi le condam­ner ?

Les sys­tème est aber­rant, il faut le chan­ger

Les pro­blèmes ne sont donc pas là où l’on pense d’emblée les trou­ver. Les scien­ti­fiques en ont pour­tant l’habitude. La ques­tion réside dans l’exercice d’un mono­pole, lui même sou­te­nu de manière poli­tique. Preuve en est que Else­vier et d’autres ont récem­ment sou­te­nu le Research Works Act qui vise expli­ci­te­ment à limi­ter voire inter­dire l’accès libre aux pro­duc­tions scien­ti­fiques ! En d’autres termes, le rêve d’Elsevier et consors est d’obtenir un mono­pole sur la connais­sance. C’est inac­cep­table. Sur­tout si l’on relève quelques petits scan­dales de Else­vier sur le mon­tage de vrais-faux jour­naux phar­ma­ceu­tiques, au ser­vice de quelques firmes.

Face aux pra­tiques dou­teuses de ces groupes de l’édition scien­ti­fique, l’un des pre­miers réflexes des scien­ti­fiques est de se tour­ner vers des solu­tions de type open access. Au risque de répé­ter ce que j’ai déjà affir­mé ici, cette solu­tion n’est valable qu’à la condi­tion que ces pro­duc­tions scien­ti­fiques soient véri­ta­ble­ment libres et sou­mises à des licences libres. Si l’on prend l’exemple de HAL (Archives ouvertes) qui se targue d’être un accès « libre » garan­tis­sant la pro­prié­té intel­lec­tuelle des auteurs, on est encore loin du compte. Le fait de pla­cer un texte sur HAL et autres ser­veurs est sou­vent sou­mis à des condi­tions bien par­ti­cu­lières, dont la plus impor­tante est d’obtenir l’autorisation préa­lable de l’éditeur de la revue dans laquelle le texte est cen­sé être ini­tia­le­ment dif­fu­sé. Tout part du prin­cipe qu’une publi­ca­tion scien­ti­fique passe obli­ga­toi­re­ment par une revue au sens clas­sique du terme. Cer­taines revues ont depuis long­temps fait le pari des licences libres, mais c’est loin d’être le cas de toutes les revues. Or, rien n’oblige les cher­cheurs à accep­ter de telles condi­tions ! Qui plus est, cet engoue­ment pour les archives ouvertes a été per­çu par cer­tains édi­teurs comme une occa­sion de racket­ter encore plus les auteurs (et leurs labos) : si vous vou­lez publier, il faut payer et si, en plus, vous vou­lez obte­nir l’autorisation de pla­cer votre texte sur l’un ou l’autre sup­port d’archives ouvertes, il faut encore payer (très cher).

En somme, si je parle de racket, c’est bien parce qu’un texte, pro­duit sur des fonds publics, à la sueur du front d’un cher­cheur, ne don­ne­ra qu’un retour limi­té sur l’investissement public de départ, sera cen­tra­li­sé dans une revue (sclé­ro­sant ain­si la dif­fu­sion), moyen­nant des tarifs de publi­ca­tion, et reven­du aux ins­ti­tu­tions publiques sous forme d’abonnement… Les membres des comi­tés de lec­ture, qui prennent de leur temps de cher­cheur (là encore : fonds publics) pour éva­luer les articles de ces revues, sont très rare­ment indem­ni­sés (et s’il le sont, c’est de manière per­son­nelle, aucune somme n’est ver­sée à leur ins­ti­tu­tion). Quant au tra­vail d’éditeur, il se réduit ni plus ni moins qu’à impri­mer un texte four­ni de manière élec­tro­nique par le cher­cheur déjà mis en page et cor­ri­gé par lui-même selon les maquettes four­nies, c’est à dire un tra­vail édi­to­rial proche de zéro (sur­tout sans indem­ni­ser les comi­tés de lec­ture). Com­ment un tel sys­tème a-t-il pu se mettre en place ? c’est une aber­ra­tion.

Que faut-il faire ?

Les solu­tions sont très simples à mettre en oeuvre, mais très dif­fi­ciles à accep­ter. Il faut tout d’abord s’inspirer de l’existant : ArXiv et Wiki­pe­dia sont selon moi deux sys­tèmes par­fai­te­ment adap­tés. Il faut en effet inver­ser la ten­dance : les édi­teurs doivent accep­ter le fait que ce qu’ils publient est d’abord issu du pot com­mun « connais­sance de l’homme », et que leur tra­vail est d’abord un ser­vice ren­du sous forme de sup­port. Les pro­duc­tions scien­ti­fiques peuvent aujourd’hui être éva­luées par les pairs de manière trans­pa­rente sur des ser­veurs en ligne adap­tés. Elle peuvent être publiées et/ou réfé­ren­cées en ligne avec un coût nul et tou­cher des mil­liards de per­sonnes, sans obli­ger le lec­teur au fin fond d’une zone rurale d’un pays du tiers-monde à pos­sé­der un abon­ne­ment Else­vier. Et si ce der­nier n’a pas Inter­net, un de ses cor­res­pon­dants plus chan­ceux devrait pou­voir avoir la pos­si­bi­li­té la plus morale qui soit à impri­mer le texte et le lui envoyer par cour­rier.

Recette à médi­ter, repo­sant sur le prin­cipe de la décen­tra­li­sa­tion des don­nées et de la prio­ri­té de la dif­fu­sion des connais­sances :

  • Chaque cher­cheur (ou simple qui­dam) pro­duit des textes qu’il héberge soit depuis chez lui, soit sur un empla­ce­ment qui lui est per­son­nel­le­ment réser­vé sur un ser­veur au sein de son uni­ver­si­té de rat­ta­che­ment.
  • Les uni­ver­si­tés hébergent toutes des dupli­ca­ta des bases de don­nées dont l’alimentation se fait via une tech­no­lo­gie peer-to-peer. Les bases de don­nées sont les sui­vantes : 1. la liste et les adresses des textes pro­duits par les cher­cheurs et héber­gés par­tout dans le monde 2. le des­crip­tif de ces textes, leur domaines, sui­vant une nomen­cla­ture com­mune 3. les com­men­taires et les cri­tiques de ces textes, pro­duits de manière ano­nyme ou non.
  • Les revues ont accès (comme le reste du monde) à ces don­nées et peuvent choi­sir celles par­mi les meilleures publi­ca­tions (sys­tème de popu­la­ri­té) qui peuvent être inclues dans leurs col­lec­tions. Elles font alors pour cela appel à leurs comi­tés de lec­ture. En retour, d’autres comi­tés de lec­ture issus des com­mu­nau­tés scien­ti­fiques (asso­cia­tions inter­na­tio­nales de cher­cheurs, prix de tra­vaux scien­ti­fiques, membres de comi­tés d’institutions publiques, etc) peuvent aus­si par­ti­ci­per à un sys­tème de nota­tion.
  • Les sys­tèmes de nota­tion doivent être indé­pen­dants les uns des autres, par­fai­te­ment iden­ti­fiés, et peuvent être mul­tiples. Par exemple, l’Association des Joyeux Mathé­ma­ti­ciens du Wyo­ming peut édi­ter men­suel­le­ment ou annuel­le­ment, tou­jours en ligne, un clas­se­ment des pro­duc­tions les plus per­ti­nentes. Ce clas­se­ment pour­ra être dif­fé­rent pour les refe­rees des médailles Fields. Et encore dif­fé­rent pour des ins­ti­tu­tions comme le CNRS. Il peut donc y avoir consen­sus ou dif­fé­rence : c’est bien là l’objectif des théo­ries scien­ti­fiques que d’être dis­cu­tables, non ? Mais ces clas­se­ments mul­tiples per­met­traient de hié­rar­chi­ser la qua­li­té des tra­vaux selon des ten­dances, et per­met­trait aus­si des nota­tions « en contexte » : si un cher­cheur doit être éva­lué, c’est à l’instance qui l’évalue qu’il revient de noter ses pro­duc­tions. Ain­si par exemple en France : l’AERES, au lieu de ne se réfé­rer qu’à des éva­lua­tions de revues com­plè­te­ment abs­conses, pour­rait faire l’effort de lire les publi­ca­tions des membres des labos et elle-même attri­buer une note au labo, note qui comp­te­rait alors dans la popu­la­ri­té des articles réfé­ren­cés.
  • Le cher­cheur qui pro­duit un texte peut tou­jours le faire en vue de le pro­po­ser dans une revue bien pré­cise mais il le dépose en ligne et le rend acces­sible à tous : la revue peut alors uti­li­ser ce texte, comme ini­tia­le­ment pré­vu, mais d’autres revues peuvent très bien l’utiliser aus­si : par exemple pour le tra­duire et favo­ri­ser sa dif­fu­sion, ou le rendre dis­po­nible dans des endroits ne dis­po­sant pas d’accès Inter­net (on peut ima­gi­ner une autre ambi­tion aux édi­teur consis­tant à publier des ver­sions papiers des meilleurs articles dans un but humanitaire…Ceci en ver­tu d’une absence d’exclusivité de la dif­fu­sion.

Et alors, où serait le pro­blème ? Les auteurs ne sont de toute façon pas cen­sés tou­cher de reve­nus sur leurs propres publi­ca­tions scien­ti­fiques. Les ins­ti­tu­tions feraient des éco­no­mies sub­stan­tielles. Tout le monde aurait accès à ces connais­sances. La fia­bi­li­té des infor­ma­tions ain­si pro­duites serait mesu­rée à l’aune des méthodes de ceux qui se don­ne­ront la peine d’effectuer ces éva­lua­tions. L’ensemble pour­rait très bien repo­ser sur un modèle Wiki­pe­dia… Avec l’avènement du tout numé­rique et de l’Internet, il faut aus­si que nos chers édi­teurs adaptent leurs modèles héri­tés du début du XXe siècle (Else­vier est même plus ancien) et com­prennent que leur rôle n’est plus autant indis­pen­sable qu’il l’était hier, sur­tout si leur jeu consiste à impo­ser un modèle de mono­pole et bri­der la dif­fu­sion des connais­sances.

Christophe

Fram(hack)tiviste, je fais du vélo et je mange des châtaignes.