Le pla­giat, les sciences et les licences libres

Ces 5 – 6 der­nières années, la ques­tion du pla­giat dans les sciences est deve­nu un thème de recherche à part entière. On peut saluer le nombre crois­sant de cher­cheurs qui s’intéressent à cette ques­tion à double titre : d’abord parce que le pla­giat est un phé­no­mène social, mais aus­si parce que ce phé­no­mène (pour­tant très ancien) illustre com­bien les sciences ne consti­tuent pas cet édi­fice théo­rique et inébran­lable de l’objectivité qu’il serait éton­nant de voir un jour s’effriter.

Qu’est-ce que le pla­giat ?

Par­mi ces cher­cheurs, on remar­que­ra plus par­ti­cu­liè­re­ment Michelle Ber­ga­daà, de l’Université de Genève, qui a créé en 2004 le site http://responsable.unige.ch. Elle fut l’un des pre­miers cher­cheurs à recueillir une mul­ti­tude d’informations sur des cas de pla­giat et à dres­ser une typo­gra­phie des pla­giats scien­ti­fiques. Elle a mon­tré aus­si que la recon­nais­sance des cas de pla­giat ne peut mani­fes­te­ment pas se conten­ter d’une réponse juri­dique, mais qu’il appar­tient à la com­mu­nau­té des cher­cheurs de régu­ler des pra­tiques qui vont à l’encontre des prin­cipes de la recherche scien­ti­fique, en par­ti­cu­lier la néces­si­té de citer ses sources et d’éviter la redon­dance au pro­fit de l’avancement des sciences.

En 2012, Michelle Ber­ga­daà a publié un article bien docu­men­té et acces­sible, inti­tu­lé « Science ou pla­giat », dans lequel elle montre que la conjonc­tion entre le peer review pro­cess, qui fait des revues non plus des ins­tru­ments de dif­fu­sion de connais­sance mais des « ins­tru­ments de pres­crip­tion et de réfé­ren­ce­ment à l’échelle mon­diale » (com­prendre : le sys­tème du publish or per­ish), et le web comme outil prin­ci­pal de com­mu­ni­ca­tion et de dif­fu­sion des pro­duc­tions des cher­cheurs, cause l’opposition de deux modes de rap­ports au savoir :

Un mal­en­ten­du s’installe entre ceux qui res­tent fidèles au savoir scien­ti­fique véhi­cu­lé par les revues tra­di­tion­nelles et ceux qui défendent le prin­cipe des licences libres ins­crites dans une logique de savoir nar­ra­tif. Cette ten­sion appa­raît dans la manière dont est com­pris et sou­vent envi­sa­gé le modèle de pro­duc­tion des Crea­tive Com­mons ou licences libres, issues du monde du logi­ciel. Ce modèle vise d’abord à par­ta­ger l’information, à l’enrichir, et non la rendre pri­va­tive. Il est pos­sible de copier et de dif­fu­ser une œuvre, à condi­tion de res­pec­ter la licence choi­sie ; de la modi­fier à condi­tion de men­tion­ner la pater­ni­té de l’œuvre. Il cor­res­pond donc pré­ci­sé­ment aux pra­tiques cano­niques de la recherche scien­ti­fique : publier et dif­fu­ser les connais­sances le plus lar­ge­ment pos­sible per­met­tant de s’appuyer sur les résul­tats et les pro­duc­tions des autres cher­cheurs pour faire avan­cer le savoir.

Cette ana­lyse assi­mile le web à un endroit où se par­tagent, de manière struc­tu­rée, les pro­duc­tions scien­ti­fiques, que ce lieu de par­tage est fon­da­men­ta­le­ment dif­fé­rent des lieux « tra­di­tion­nels » de par­tage, et que donc les défen­seurs de ces lieux tra­di­tion­nels ne com­prennent pas leur propre miroir numé­rique… Je parle de miroir car en effet, ce que M. Ber­ga­daà ne fait que sous entendre par le terme « mal­en­ten­du », c’est que les licences libres per­mettent de remettre en cause l’ensemble du sys­tème de pro­duc­tion, dif­fu­sion et éva­lua­tion scien­ti­fique. Elles démontrent même que le sens du pla­giat n’est pas le même et ne ques­tionne pas les mêmes valeurs selon qu’on se situe dans une optique ou dans l’autre. C’est une accu­sa­tion radi­cale du sys­tème d’évaluation scien­ti­fique qu’il faut por­ter une fois pour toute et la « lutte » contre le pla­giat est, à mon sens, l’un des pre­miers pas de cette étape réflexive. Il est donc impor­tant de bien situer ce « mal­en­ten­du », et la ques­tion du pla­giat est un bon levier.

Qu’est-ce que le pla­giat, aujourd’hui ? N’est-il pas le « côté obs­cur » du sen­ti­ment légi­time que les connais­sances appar­tiennent à tous ? Dans le domaine du logi­ciel libre, prendre du code et le dif­fu­ser sans por­ter le cré­dit du créa­teur ori­gi­nel, même lorsqu’on modi­fie une par­tie de ce code, cela s’appelle le res­quillage. Selon la légis­la­tion natio­nale du pays où se déroule le res­quillage, cette atti­tude peut se condam­ner devant les tri­bu­naux. De même, du point de vue du droit d’auteur, reprendre à son compte des pans entiers voire la tota­li­té d’une oeuvre sans citer l’auteur, c’est inter­dit et va à l’encontre du droit (moral) d’auteur.

Au-delà du droit d’auteur

Mais tant que l’on en reste là, c’est à dire à la ques­tion du droit d’auteur, on passe à côté du vrai pro­blème de la dif­fu­sion des connais­sances scien­ti­fiques : dans la mesure où un cher­cheur publie le résul­tat de recherches menées sur fonds publics (et même pri­vés, dirai-je, mais cela com­pli­que­rait notre réflexion à ce stade) com­ment peut-on consi­dé­rer un ins­tant que le texte qu’il pro­duit et les ana­lyses qu’il émet puissent être l’objet d’un droit d’auteur exclu­sif ? c’est là qu’interviennent les licences libres : qu’un droit d’auteur doive être recon­nu, en rai­son de la pater­ni­té de l’oeuvre (ou même de la décou­verte), mais que ce droit soit pro­té­gé tout en per­met­tant la dif­fu­sion la plus large pos­sible.

Ce qui pose donc pro­blème, ce n’est pas le droit d’auteur, c’est l’exclusivité ! Lorsqu’un texte scien­ti­fique est pla­gié, aujourd’hui, qui est réel­le­ment lésé et en quoi ?

  • L’auteur ? dans la mesure où il est cen­sé publier pour la pos­té­ri­té et dans le but de dif­fu­ser les connais­sances le plus lar­ge­ment pos­sible, ce qui lui pose alors pro­blème est sa fier­té et le fait que l’oeuvre déri­vée ne recon­naisse pas sa pater­ni­té. Il s’agit-là d’un point de vue per­son­nel, et un auteur pour­rait prendre cela de manière plus ou moins heu­reuse. Par contre, cela pose pro­blème dans le cadre de l’évaluation scien­ti­fique : moins d’impact fac­tor à son cré­dit. On touche ici un des nom­breux points faibles de l’évaluation de la recherche.
  • La revue ? très cer­tai­ne­ment, dans la mesure où elle a les droits exclu­sifs de l’exploitation d’une oeuvre. Ici, ce sont les aspects pure­ment finan­ciers qui sont en cause.
  • La com­mu­nau­té des cher­cheurs et, au delà, l’humanité ? c’est sans doute le plus impor­tant et ce qui devrait pas­ser au pre­mier plan ! Tout res­quillage en science revient à fou­ler aux pieds les prin­cipes de l’avancement scien­ti­fique : la pro­duc­tion de connais­sances nou­velles.

Mais alors, d’où vient le mal­en­ten­du ? Tout le monde s’accorde pour recon­naître que les pro­duc­tions des cher­cheurs doivent être dif­fu­sées le plus lar­ge­ment pos­sible (on pour­ra se ques­tion­ner sur l’exclusivité d’exploitation des revues et les enjeux finan­ciers). De même, tout le monde s’accorde sur le fait que la pater­ni­té d’un texte doit être recon­nue à tra­vers le droit d’auteur. Par consé­quent, puisque les licences libres doublent le droit d’auteur de condi­tions per­mis­sives d’exploitation des oeuvres par l’humanité entière, d’où vient la réti­cence des défen­seurs du sys­tème tra­di­tion­nel de la publi­ca­tion revue par les pairs face aux licences libres (et peut-être au web en géné­ral) ?

Lorsqu’on dis­cute avec ces tra­di­tio­na­listes de la pro­duc­tion scien­ti­fique éva­luée par les copains, les pon­cifs sui­vants ont ten­dance à res­sor­tir :

  • l’absence d’évaluation dans cette jungle du web dont Wiki­pé­dia et consors repré­sentent le pire des lieux de par­tage de connais­sances for­cé­ment faus­sées puisque les articles sont rare­ment écrits par les « spé­cia­listes » du domaine ;
  • la vali­da­tion du tra­vail de cher­cheur passe exclu­si­ve­ment par l’évaluation de la part de « spé­cia­listes » recon­nus. Cela se fait grâce aux revues qui se chargent de dif­fu­ser les pro­duc­tions pour le compte des cher­cheurs (notam­ment en s’attribuant le copy­right, mais là n’est pas la ques­tion);
  • il faut évi­ter que des « non-spé­cia­listes » puisse s’autoriser à por­ter un juge­ment sur mes pro­duc­tions scien­ti­fiques, cela serait non seule­ment non rece­vable mais pré­sen­te­rait aus­si un dan­ger pour la science qui ne doit être faite que par des scien­ti­fiques.

À ces pon­cifs, on peut tou­jours en rétor­quer d’autres :

  • Com­ment défi­nir un « spé­cia­liste » puisqu’il n’y a que des degrés de com­pé­tences et que tout repose sur l’auto-évaluation des pairs à l’intérieur d’une seule com­mu­nau­té de cher­cheurs. Ain­si, les spé­cia­listes en bio­lo­gie du Bidule, ne sont recon­nus que par les spé­cia­listes en Bio­lo­gie du Bidule. Et en cas de contro­verse on s’arrange tou­jours pour décou­vrir que Dupont était en réa­li­té spé­cia­liste en bio­lo­gie du Machin.
  • Les éva­lua­teurs des revues (voire les revues elles mêmes) ont bien sou­vent des conflits d’intérêts même s’ils déclarent le contraire. En effet, un conflit d’intérêt est sou­vent pré­sen­té comme un conflit qui ne concerne que les rela­tions entre un cher­cheur et les com­plexes indus­triels ou le sys­tème des bre­vets, qui l’empêcheraient d’émettre un juge­ment fiable sur une pro­duc­tion scien­ti­fique qui remet­trait en cause ces inté­rêts. Or, que dire des éva­lua­teurs de revues (ou d’appel à pro­jet) qui ont eux-mêmes tout inté­rêt (en termes de car­rière) à être les (presque) seuls recon­nus spé­cia­listes du domaine ou, d’un point de vue moins indi­vi­dua­liste, don­ner toutes les chances à leur propre labo­ra­toire ? le monde de la recherche est un ter­ri­toire de plates-bandes où il ne fait pas bon venir sans avoir d’abord été invi­té (deman­dez à tous les doc­to­rants).
  • Enfin, rela­ti­visme extrême : pour­quoi la fameuse « socié­té civile » ne pour­rait por­ter un juge­ment sur les pro­duc­tions scien­ti­fiques ? Parce que, ma bonne dame, c’est pour cela qu’on l’appelle « socié­té civile » : à elle Wiki­pé­dia et à nous la vraie science. Après tout c’est à cause de ce rela­ti­visme qu’on en vient à réfu­ter le bien fon­dé des essais nucléaires ou la salu­bri­té des OGMs.

Pri­vi­lé­gier la dif­fu­sion

Il faut dépas­ser ces pon­cifs.… je réitère la ques­tion : d’où vient ce mal­en­ten­du ? Il vient du fait qu’on doit aujourd’hui consi­dé­rer que les limites entre les com­mu­nau­tés scien­ti­fiques entre elles (les « domaines de com­pé­tence ») et avec la « socié­té civile » deviennent de plus en plus ténues et que, par consé­quent, les licences libres impliquent que les scien­ti­fiques soient prêts à assu­mer trois choses :

  • pri­vi­lé­gier la dif­fu­sion des connais­sances sur leur dis­tri­bu­tion pro­té­gée par l’exclusivité des revues, car cette exclu­si­vi­té est un rem­part contre les cri­tiques exté­rieures à la com­mu­nau­té (voire exté­rieures aux cercles par­fois très petits de cher­cheurs auto-coop­tés), et aus­si un rem­part finan­cier qui empêche l’humanité d’avoir un accès total aux connais­sances, grâce au web, ce qu’elle réclame aujourd’hui à grands cris, sur­tout du côté des pays où la frac­ture numé­rique est impor­tante ;
  • que les scien­ti­fiques – et nom­breux sont ceux qui ont com­pris cette évi­dence –, ne peuvent plus conti­nuer à pro­duire des connais­sances à des­ti­na­tion exclu­sive d’autres scien­ti­fiques mais bien à des­ti­na­tion du Monde : c’est à dire qu’on ne pro­duit des connais­sances non pour être éva­lué mais pour l’humanité, et que ce prin­cipe doit pré­va­loir face à la gou­ver­nance des sciences ou à l’économie de mar­ché ;
  • que le pla­giat ne doit pas être condam­né parce qu’il est mal­hon­nête vis à vis de l’auteur, mais parce qu’il est tout sim­ple­ment immo­ral, tout autant que la course à la publi­ca­tion et la mise en concur­rence des cher­cheurs. Plus cette concur­rence exis­te­ra, plus la “socié­té civile” la rem­pla­ce­ra par d’autres sys­tèmes de pro­duc­tion scien­ti­fique : ima­gi­nez un monde où 50% des cher­cheurs publient leurs articles sur leurs blog per­son­nels ou des sites col­la­bo­ra­tifs dédiés et ouvert à tous (pour­quoi pas orga­ni­sés par les uni­ver­si­tés elles-mêmes) et où l’autre moi­tié des cher­cheurs accepte cette course au peer review pour gagner des points d’impact. Qui ose­ra dire que la pre­mière moi­tié des pro­duc­tions ne mérite pas d‘être recon­nue comme scien­ti­fique parce qu’elle n’est pas éva­luée par des pairs à l’intérieur de revues de caté­go­rie A, B, ou C ?

Voi­ci le pos­tu­lat : il est pré­fé­rable de per­mettre aux pairs et au monde entier d’apprécier une oeuvre scien­ti­fique dont on donne à prio­ri l’autorisation d’être publiée, que de ne per­mettre qu’au pairs d’évaluer cette pro­duc­tion et ne don­ner l’autorisation de publi­ca­tion (exclu­sive) qu’à pos­té­rio­ri.

Les licences libres n’interviennent que de manière secon­daire, pour asseoir juri­di­que­ment les condi­tions de la dif­fu­sion (voire des modi­fi­ca­tions).

La consé­quence, du point de vue du pla­giat, c’est que l’oeuvre est connue à prio­ri et par le plus grand nombre : cela dimi­nue radi­ca­le­ment le risque de ne pas démas­quer le pla­giat, en par­ti­cu­lier grâce aux moteurs de recherche sur le web.

Par ailleurs, dans ces condi­tions, si l’oeuvre en ques­tion n’est pas « scien­ti­fi­que­ment per­ti­nente », contient des erreurs ou n’obéit pas à une métho­do­lo­gie cor­recte, c’est toute la com­mu­nau­té qui pour­rait alors en juger puisque tous les agents, y com­pris les plus spé­cia­listes, seraient en mesure de publier leurs éva­lua­tions. Il appar­tient donc aux com­mu­nau­tés scien­ti­fiques, dès main­te­nant, de mul­ti­plier les lieux où l’exercice de la recherche scien­ti­fique pour­rait s’accomplir dans une trans­pa­rence qua­si-abso­lue et dans une indé­pen­dance totale par rap­port aux revues comme aux dik­tat de l’évaluation à tout va. C’est le manque de trans­pa­rence qui, par exemple, implique l’anonymat des éva­lua­teurs alors même que ce sont des « pairs » (j’aime l’expression « un article de pair incon­nu »): ne serait-il pas juste qu’un éva­lua­teur (comme le ferait un cri­tique lit­té­raire) ne se cache pas der­rière le nom de la revue, afin que tout le monde puisse juger de son impar­tia­li­té ? Voi­là pour­quoi il faut ouvrir à prio­ri la dif­fu­sion des articles : les éva­lua­tions publiques seront tou­jours plus rece­vables que les éva­lua­tions ano­nymes, puisqu’elles n’auront rien à cacher et seront tou­jours poten­tiel­le­ment dis­cu­tées entre lec­teurs. Là encore les cas de pla­giat seraient très faci­le­ment iden­ti­fiés et sur­tout dis­cu­tés.

Il se pour­rait même que le modèle éco­no­mique du logi­ciel libre puisse mieux conve­nir à l’économie de la Recherche que les prin­cipes vieillis­sants du sys­tème domi­nant.

Christophe

Fram(hack)tiviste, je fais du vélo et je mange des châtaignes.