Eben Moglen : nous n’avons pas inté­gré l’anonymat quand nous avons construit le Net

La liber­té de pen­ser, voi­là un concept que tout le monde est prêt à défendre. Seriez-vous prêt à le défendre bec et ongle, et même don­ner votre vie pour cette cause ? Cette ques­tion n’est pas sub­tile… parce que les enjeux sont beau­coup plus sub­tiles que ce que tout le monde ima­gine. La ques­tion est plu­tôt de savoir jusqu’où vous êtes prêt à sacri­fier un peu de cette liber­té pour obte­nir des ser­vices et des biens qui vous donnent l’impression de pou­voir vous expri­mer libre­ment ? La géné­ra­tion actuelle des uti­li­sa­teurs d’Internet a la pos­si­bi­li­té aujourd’hui de cor­ri­ger le prin­ci­pal biais du sys­tème ner­veux mon­dial qu’est Inter­net : la sur­veillance totale de la socié­té humaine. Voi­là pour­quoi « nous avons besoin de logi­ciels libres, de maté­riels libres et de bande pas­sante libre ». Voyons un peu ce qu’en dit Eben Moglen.…

Pre­nez-le temps de regar­der cette vidéo… (qui est Eben Moglen ?)

Le 20e siècle a connu les pires atro­ci­tés (aus­si bien phy­siques que psy­cho­lo­giques), des guerres durant les­quelles le silence des esprits était aus­si meur­trier que les obus. La cen­sure était cepen­dant visible (du moins, cer­tains l’ont dénon­cée) et l’expression était condam­née au moment où elle fran­chis­sait les limites de ce que le pou­voir avait déci­dé. C’était le cas dans les dic­ta­tures modernes de l’Allemagne nazie au Chi­li de Pino­chet, en pas­sant par la Chine et l’Iran. Mais pen­sez-vous que la cen­sure tombe avec les dic­ta­teurs ? Ce serait bien naïf. On sait depuis quelque temps déjà qu’en démo­cra­tie aus­si les opi­nions publiques se mani­pulent, ce que cer­tains ont appe­lé la « fabrique du consen­te­ment ». Aujourd’hui, depuis que l’Internet est deve­nu un outil de com­mu­ni­ca­tion de masse, le pou­voir des États est de plus en plus inves­ti d’une mis­sion de sur­veillance totale par les groupes d’intérêts, y com­pris les lob­bies poli­tiques, dont les inté­rêts vont radi­ca­le­ment à l’encontre de la dif­fu­sion des connais­sances, de l’information et de la liber­té d’expression. La ques­tion Hado­pi en France est une illus­tra­tion convain­cante de ce que l’industrie du diver­tis­se­ment peut exi­ger d’un État pour qu’il espionne ses citoyens.

Aujourd’hui, Eben Moglen (voir sa fiche sur Wiki­pe­dia) part d’un constat assez grave : « Nous n’avons pas inté­gré l’anonymat quand nous avons construit le Net ». C’est entiè­re­ment vrai. Inter­net s’est construit sur la base des échanges d’informations à l’intérieur de petites com­mu­nau­tés de pro­gram­meurs et de cher­cheurs, sur des bases de confiances et une croyance posi­tive en ce que l’Internet allait chan­ger le monde. Cet enthou­siasme a sans doute effa­cé des esprits le fait que plus vous pro­po­sez aux indi­vi­dus des moyens de se culti­ver et d’échanger des infor­ma­tions, plus le pou­voir des États perd de l’influence sur ces mêmes indi­vi­dus. Cela est d’autant plus vrai que les tur­pi­tudes des hommes poli­tiques sont levées au grand jour par des groupes d’expression libre ou lorsque s’organisent à grande vitesse des résis­tances ou des révo­lu­tions grâce à ce réseau ultra rapide qu’est Inter­net.

Sur la dan­ge­ro­si­té des réseaux sociaux, la ques­tion n’est évi­dem­ment pas de savoir si dif­fu­ser la pho­to de son chien est dan­ge­reux ou pas. La ques­tion est de savoir si il est accep­table que l’on puisse pro­fi­ler votre iden­ti­té de manière aus­si fine que le peuvent les réseaux sociaux, et que cela soit ana­ly­sé à la fois par les États et des groupes com­mer­ciaux dont les col­lu­sions avec les États sont évi­dentes. Comme le dit Eben Moglen, et sans exa­gé­rer :

La Sta­si ne coû­te­rait plus rien si elle reve­nait, car Sucker­berg fait le bou­lot à sa place. […] Donc, la forme pri­maire de col­lecte qui devraient nous inquié­ter le plus est que les médias nous espionnent pen­dant que nous les uti­li­sons. Les livres qui nous regardent les lire, la musique qui nous écoute en train de l’écouter. Les moteurs de recherche qui sur­veillent ce que nous recher­chons pour ceux qui nous recherchent et ne nous connaissent pas encore.

La plu­part des citoyens ont du mal à com­prendre ce genre de réflexion car cela les dépasse d’un point de vue tech­nique : ils uti­lisent des tech­no­lo­gies qu’ils ne com­prennent pas. On peut tou­jours rétor­quer que la plu­part des conduc­teurs d’automobiles ne savent pas com­ment fonc­tionne un moteur à explo­sion. C’est vrai, mais l’analogie n’est pas la bonne. On ne parle pas ici de la manière dont est construit un ordi­na­teur, on parle de la manière dont sont per­çues, enre­gis­trées et trai­tées les infor­ma­tions que vous trans­met­tez grâce à lui. Par exemple, tout le monde peut com­prendre qu’indiquer son nom et son adresse comme condi­tion préa­lable à l’utilisation d’un logi­ciel que venez d’installer sur votre machine n’est pas du tout néces­saire pour faire fonc­tion­ner ce pro­gramme. De la même manière tout le monde peut s’interroger sur le fait qu’acheter un livre à lire sur une tablette Kindle ou un fichier musi­cal sur votre IPhone devrait être une opé­ra­tion irré­ver­sible (ce livre ou ce fichier musi­cal sont cen­sés vous appar­te­nir) et que, par consé­quent, si vous avez envie de les prê­ter à quelqu’un, vous devriez pou­voir le faire. Par contre tout le monde n’a pas étu­dié d’assez près le fonc­tion­ne­ment des sys­tèmes infor­ma­tiques pour com­prendre com­ment ces bar­rières ont été ren­dues pos­sibles et com­ment cer­tains acteurs éco­no­miques et poli­tiques peuvent désor­mais connaître et déci­der le conte­nu des infor­ma­tions qu’ils par­tagent et com­ment ils les par­tagent.

Pre­nons enfin un cran plus haut. L’espace dans lequel nous évo­luons avec Inter­net a besoin de sécu­ri­ser la liber­té d’expression avant que l’espionnage de nos vies inter­dise les usages de cette liber­té. Est-il accep­table que l’enregistrement (éter­nel) de vos recherches sur Google ou vos « amis » sur Face­book puisse deve­nir un élé­ment à charge contre vous si votre pays devient une dic­ta­ture et si vous n’avez pas glis­sé votre bul­le­tin dans la bonne urne ? Sou­ve­nez vous cet épi­sode de l’affaire Tar­nac où la seule pré­sence d’un livre (L’insurrection qui vient) dans la biblio­thèque de Mr Cou­pat était deve­nu une preuve d’intention ter­ro­riste : qui pen­sait que le délit de lec­ture pou­vait être de retour en France ? Véri­fiez vite les e-book que vous avez télé­char­gé dans votre liseuse !

Cet espion­nage est jus­ti­fié de mul­tiples manière : la pro­tec­tion des droits d’auteurs, la lutte contre la pédo­por­no­gra­phie, la lutte anti-ter­ro­riste, les « dan­gers d’Internet » pour les enfants, etc. Cha­cun de ces com­bats est jus­ti­fiable poli­ti­que­ment et recouvre à chaque fois un peu plus de nos espaces de liber­té… jusqu’à ne lais­ser de place sur le mar­ché que pour les firmes pro­po­sant des « appli­ca­tions » cali­brées et cen­tra­li­sées à la sauce Apple, avec les­quelles il devien­dra impos­sible d’être ano­nyme ou de par­ta­ger quoique ce soit.

C’est pour ces rai­sons, de manière à construire des médias libres, que « nous avons besoin de logi­ciels libres, de maté­riels libres et de bande pas­sante libre ». Eben Moglen cris­tal­lise ici la ques­tion fon­da­men­tale que pose le Libre depuis ses débuts : sommes nous prêts à uti­li­ser des logi­ciels ou des ser­vices, aus­si per­for­mants et séduc­teurs soient-ils, en échange de nos liber­tés ? La réponse est « non », elle doit être « non ».

Christophe

Fram(hack)tiviste, je fais du vélo et je mange des châtaignes.