Je n’ai pas voté non plus

Bizarre comme titre, n’est-ce pas ? En fait, c’est en écho à cet article du copain Gee, auteur de Gri­se­bouille, qui a su expri­mer de manière assez claire les rai­sons pour les­quelles il ne vote pas (plus). La démo­cra­tie repré­sen­ta­tive serait-elle morte ? Oui. Nous avons besoin d’un reboot de la démo­cra­tie et c’est chez Jean-Jacques Rous­seau qu’il faut en trou­ver l’amorce.

Détour­ne­ments de votes

Comme disait Coluche : « dire qu’il suf­fi­rait que les gens n’en n’achètent plus pour que cela ne se vende pas ». Je n’ai jamais trop aimé Coluche – ou plu­tôt son humour de bis­trot dont se sont empa­rés la plu­part des réacs aigris –, mais au moins il avait le sens de la for­mule. Il suf­fi­rait que plus per­sonne n’aille voter pour que la classe poli­tique actuelle s’en aille pour de bon. Ima­gi­nons un ins­tant une grève du vote : tous les vieux dino­saures des par­tis qu’on voit depuis 40 ans ver­raient sou­dai­ne­ment leur légi­ti­mi­té en prendre un coup. Quant aux plus jeunes, per­sua­dés de faire par­tie d’une « élite » répu­bli­caine (autre­ment dit, une aris­to­cra­tie poli­tique), ils pour­raient retour­ner sur les bancs d’école, his­toire de bien com­prendre qu’on ne s’implique pas dans la poli­tique par car­rié­risme. Oui, mais voi­là : de fait, nous sommes des mil­lions à ne pas aller voter. Et plu­tôt que de se remettre en cause, les poli­tiques mul­ti­plient les inter­ven­tions en se tar­guant de vou­loir « bar­rer la route au FN » tout en assu­rant, comme c’est le cas à chaque élec­tion depuis que je suis né, que « le mes­sage a été enten­du ».

Mais quel mes­sage ? Pour­quoi les gens s’abstiennent de voter, et pour­quoi cer­tains votent pour un par­ti fas­ciste ? Parce que contrai­re­ment à ce qu’on m’a tou­jours dit, le vote n’est pas un choix démo­cra­tique. C’est un levier qui légi­ti­mise l’exercice du pou­voir par cer­tains. Ain­si, depuis que je vote, je n’ai jamais pu dire que mon vote a ser­vi des causes que je défends :

  • quand il m’a fal­lu voter Chi­rac pour « bar­rer la route à Le Pen », en 2002 ;
  • quand j’ai voté « non » au réfé­ren­dum de 2005 sur le trai­té euro­péen Rome II (parce que c’est d’une autre Europe dont je rêve), rem­pla­cé 4 ans plus tard par son clone, le Trai­té de Lis­bonne, cette fois sans deman­der l’avis aux citoyens ;
  • quand j’ai voté blanc en 2007 devant les choix conster­nants qui nous étaient livrés, entre une grande nunuche sans pro­gramme et un petit ner­veux aux idées brunes ;
  • quand j’ai voté blanc en 2012 en ayant abso­lu­ment aucune illu­sion sur les men­songes de F. Hol­lande (voir ce docu­ment éclai­rant publié à l’époque sur mon blog).

La démo­cra­tie repré­sen­ta­tive a vécu

Quel est mon constat, au-delà de la simple décep­tion ? le même que Gee : la démo­cra­tie repré­sen­ta­tive a vécu. Et je coupe court tout de suite aux détrac­teurs qui vien­dront me dire que « des gens sont morts pour que nous ayons le droit de voter ». Non : ils ne sont pas morts pour le droit de vote, ils sont morts pour avoir le droit de par­ti­ci­per à la vie poli­tique. Ils ne sont pas morts pour que j’aie le droit de dési­gner un repré­sen­tant qui, fon­dé de pou­voir, fera ce qu’il veut pen­dant son man­dat. Ils sont morts pour que la démo­cra­tie s’exerce.

Oui, ma bonne dame, et c’est pas pareil du tout. Et pour­tant on nous l’apprend depuis tout petit. Lorsqu’à l’école on n’est pas content des déci­sions du délé­gué de classe, on s’empresse de nous dire de fer­mer notre gueule. C’est vrai­ment cela, la démo­cra­tie ? Tiens, voyons ce qu’en disait ce bon vieux Jean-Jacques Rous­seau, qu’il serait peut-être temps de relire parce que au pays des Lumières, cer­tains n’ont pas le cou­rant à tous les étages :

L’attiédissement de l’amour de la patrie, l’activité de l’intérêt pri­vé, l’immensité des états, les conquêtes, l’abus du gou­ver­ne­ment, ont fait ima­gi­ner la voie des dépu­tés ou repré­sen­tants du peuple dans les assem­blées de la nation. C’est ce qu’en cer­tain pays on ose appe­ler le tiers état. Ain­si l’intérêt par­ti­cu­lier de deux ordres est mis au pre­mier et second rang ; l’intérêt public n’est qu’au troi­sième.

La sou­ve­rai­ne­té ne peut être repré­sen­tée, par la même rai­son qu’elle peut être alié­née ; elle consiste essen­tiel­le­ment dans la volon­té géné­rale, et la volon­té ne se repré­sente point : elle est la même, ou elle est autre ; il n’y a point de milieu. Les dépu­tés du peuple ne sont donc ni ne peuvent être ses repré­sen­tants, ils ne sont que ses com­mis­saires ; ils ne peuvent rien conclure défi­ni­ti­ve­ment. Toute loi que le peuple en per­sonne n’a pas rati­fiée est nulle ; ce n’est point une loi. Le peuple Anglais pense être libre, il se trompe fort ; il ne l’est que durant l’élection des membres du par­le­ment : sitôt qu’ils sont élus, il est esclave, il n’est rien. Dans les courts moments de sa liber­té, l’usage qu’il en fait mérite bien qu’il la perde. […]

Quoi qu’il en soit, à l’instant qu’un peuple se donne des repré­sen­tants, il n’est plus libre ; il n’est plus.

— Du contrat social ou Prin­cipes du droit poli­tique (1762), Cha­pitre 3.15 – Des dépu­tés ou repré­sen­tants

Un peu d’explication de texte

Au pre­mier para­graphe Rous­seau montre que le prin­cipe de repré­sen­ta­ti­vi­té est d’abord une affaire de l’Ancien Régime et son admi­nis­tra­tion. Ce qu’on désigne par « tiers état », ce sont les dépu­tés, pro­vin­ciaux pour la plu­part, cen­sés être repré­sen­ta­tifs des classes sociales (bou­geois, com­mer­çants, arti­sans, etc.) mais qui valident le modèle hié­rar­chique des trois ordres (noblesse, cler­gé, bour­geoi­sie). Lors de la Révo­lu­tion fran­çaise, qui inter­vien­dra 27 ans après l’ouvrage de ce vision­naire de Rous­seau, le prin­cipe de sou­ve­rai­ne­té du peuple sera remis en cause par Sieyès qui, jus­te­ment, dési­gne­ra le tiers état comme un élé­ment de la consti­tu­tion. Sieyès repren­dra l’ancien ordre hié­rar­chique pour mon­trer que le tiers état, comme les deux autres ordres, doit être repré­sen­té de manière pro­por­tio­nelle à sa popu­la­tion. C’était plu­tôt bien vu, mais en réa­li­té, la repré­sen­ta­tit­vi­té de ce tiers état est tel­le­ment diver­si­fiée (cela va du pay­san au riche indus­triel) que c’est la haute bour­geoi­sie, riche et culti­vée, qui fini­ra par s’octroyer cette repré­sen­ta­ti­vi­té, pour s’assurer exac­te­ment ce que dénonce Rous­seau, à savoir la sau­ve­garde de leurs inté­rêts pri­vés, face à une noblesse décli­nante et une masse « pro­lé­ta­rienne »(1) qu’il faut abso­lu­ment écar­ter du pou­voir. Rous­seau note bien, sous l’Ancien Régime, que c’est l’intérêt public (com­prendre : du peuple) qui est mis au troi­sième rang parce que jus­te­ment les repré­sen­tants du peuple ne sont là que pour limi­ter les inté­rêts des deux autres ordres, ain­si confor­tés dans le pou­voir. La Révo­lu­tion ne chan­ge­ra fina­le­ment la donne qu’au regard des inté­rêts d’une bour­geoi­sie de plus en plus riche face à la noblesse décli­nante, c’est tout.

Rous­seau est caté­go­rique, sans appel. Dans le second para­graphe, il répond même à Mon­tes­quieu qui, dans l’Esprit des Lois (Livre XI, 1748) se mon­trait admi­ra­tif de la Consti­tu­tion Anglaise et écri­vait pour sa part :

Comme, dans un état libre, tout homme qui est cen­sé avoir une âme libre doit être gou­ver­né par lui-même, il fau­drait que le peuple en corps eût la puis­sance légis­la­tive. Mais comme cela est impos­sible dans les grands états, et est sujet à beau­coup d’inconvénients dans les petits, il faut que le peuple fasse par ses repré­sen­tants tout ce qu’il ne peut faire par lui-même. […] Le grand avan­tage des repré­sen­tants, c’est qu’ils sont capables de dis­cu­ter les affaires. Le peuple n’y est point du tout propre ; ce qui forme un des grands incon­vé­nients de la démo­cra­tie.

Mais ce qui dis­tingue notre Rous­seau, c’est jus­te­ment la concep­tion des rôles. La conclu­sion de Rous­seau est ter­rible, je la redonne ici, rien que pour le plai­sir :

[…] Quoi qu’il en soit, à l’instant qu’un peuple se donne des repré­sen­tants, il n’est plus libre ; il n’est plus.

La démo­cra­tie ne s’exerce pas tant parce qu’il est pos­sible de rendre la repré­sen­ta­ti­vi­té plus ou moins légi­time (de toute façon une impasse pour Rous­seau), mais parce qu’il est pos­sible d’y voir s’exercer la volon­té géné­rale et, en tant que telle, elle ne peut se délé­guer. Donc oui, le peuple (la socié­té civile, dirait-on aujourd’hui) est capable de gou­ver­ner, c’est à dire exer­cer et ins­truire la volon­té géné­rale, au lieu de lais­ser faire des repré­sen­tants qui aliènent cette volon­té durant leurs man­dats.

Ces mots de Rous­seau il y a plus de 250 ans, je les ai enten­du lors même de la série de renon­ce­ments aux enga­ge­ments du clan de F. Hol­lande pro­mul­gués lors des élec­tions. Pen­dant toute la durée du man­dat, il allait faloir sup­por­ter, impuis­sants, les féo­da­li­tés finan­cières dont le point d’orgue fut atteint en insul­tant le peuple grec qui avait eu le culot, en juillet 2015, de réfu­ser par réfé­ren­dum les pires ten­ta­tives de réformes tech­no­cra­tiques pour remé­dier à un endet­te­ment his­to­ri­que­ment orga­ni­sé contre lui. Pour la plu­part des élec­teurs, le fait d’aller voter n’était plus conçu comme l’exercice de la démo­cra­tie mais comme le seul moment de liber­té avant de s’enchaîner aux grilles infran­chis­sables qu’une classe poli­tique dresse entre elle et le peuple.

Oui, n’en déplaise à ce pédant de Mon­tes­quieu qui pen­sait que le peuple est trop con pour faire de la poli­tique, et tous les coin­cés du bocal pour qui la poli­tique serait un métier, la socié­té civile est capable à la fois d’expertise, d’expérience et de gou­ver­ne­ment. C’est la rai­son pour laquelle, sans doute, on a abru­ti les foules en étouf­fant leur acti­visme civique au pro­fit du vote conçu comme une fin en soi, l’acte unique cen­sé être la preuve d’une démo­cra­tie vivante. Rien n’est plus faux. Ce n’est pas parce qu’un peuple orga­nise des élec­tions qu’il est sur le che­min de la démo­cra­tie. Cer­tains sont pré­si­dents à vie, sui­vez mon regard y com­pris dans cer­tains fiefs élec­to­raux de notre France.

D’autres modèles existent déjà

Si l’on regarde hon­nê­te­ment l’histoire de France, en en par­ti­cu­lier de la Cin­quième Répu­blique, les exemples sont nom­breux où les moyens de for­ma­tion du peuple à la démo­cra­tie ont été étouf­fés dans l’oeuf. C’est par exemple toute la tra­gé­die de l’éducation popu­laire, sujet sur lequel je vous laisse la lec­ture de l’article de Franck Lepage dans Le Monde Diplo­ma­tique, De l’éducation popu­laire à la domes­ti­ca­tion par la « culture ».

La socié­té n’est pas avare de modèles dits « alter­na­tifs », en réa­li­té, des expé­riences bien sou­vent pro­bantes de modèles d’organisation poli­tique qui démontrent les limites de la repré­sen­ta­tion. Tous ces modèles ont ceci de com­mun qu’ils remettent expli­ci­te­ment en cause le fonc­tion­ne­ment actuel, et sont bien plus exi­geants en matière de pro­bi­té et d’équité. Démo­cra­tie directe, démo­cra­tie par­ti­ci­pa­tive, auto-ges­tion des entre­prises ou des col­lec­tifs, par­tage de connais­sances, col­la­bo­ra­tions tech­niques, j’en passe et des meilleures. Dans le milieu asso­cia­tif où j’évolue à mes heures pas per­dues pour tout le monde, les solu­tions col­la­bo­ra­tives ne manquent pas non plus. Prendre des déci­sions stra­té­giques à plu­sieurs mil­liers, y com­pris sous la forme de réfé­ren­dums per­ma­nents, tout cela est ren­du pos­sible dans le concept de démo­cra­tie liquide, y com­pris des bases logi­cielles (plate-formes web, la plu­part du temps). La socié­té peut aujourd’hui être conçue comme un gigan­tesque pro­ces­seur, une machine à déci­sion ultra rapide, capable de ras­sem­bler toutes les voix, en par­ti­cu­lier sur des bases de tech­no­lo­gies de com­mu­ni­ca­tion ouvertes. On se réfè­re­ra sur ce point à cet article de Domi­nik Schie­ner (trad. fr. sur le Fra­ma­blog).

Évi­dem­ment, l’aristocratie élec­to­ra­liste n’est pas prête à accep­ter une remise en cause radi­cale de ses pré­ro­ga­tives. Les exemples, par­fois tra­giques, des Zones à Défendre et du mili­tan­tisme éco­lo­gique, sont plus qu’éloquents, à tel point que, pro­fi­tant des libé­ra­li­tés d’un état d’urgence anti-ter­ro­risme, on en vient à faire taire les voix trop bruyantes en plein som­met mon­dial pour le Cli­mat.

Mais bien plus que les fausses excuses du ter­ro­risme, ce qui carac­té­rise la classe poli­tique, c’est sa crainte de voir le peuple se débar­ras­ser d’elle. Si la démo­cra­tie repré­sen­ta­tive est un modèle qui ne fonc­tionne plus, le pou­voir n’a plus qu’une seule écha­pa­toire : la vio­lence d’état, qui oppose la classe poli­tique et le peuple (qui se défi­ni alors en oppo­si­tion à l’aristocratie). Si l’on consi­dère que la repré­sen­ta­ti­vi­té est la seule légi­ti­ma­tion de l’ordre public, alors la seule réponse à toute volon­té de chan­ge­ment de sys­tème, c’est d’imposer un vieux modèle contre un nou­veau. C’est selon moi tout le prin­cipe des lois scé­lé­rates votées récem­ment (comme laLoi rela­tive au Ren­sei­gne­ment>…) et dont on voit s’accélérer les ten­dances, tout spé­cia­le­ment à l’encontre des moyens de com­mu­ni­ca­tion qui per­mettent aux citoyens de se faire entendre, d’organiser et pla­ni­fier l’alternance démo­cra­tique.

Après ces dénis de démo­cra­tie, les leçons sur le droit de vote sont plus que jamais mal­ve­nues. Alors, oui, voi­là pour­quoi je n’irai pas voter non plus dimanche pro­chain, et pour­quoi je m’emploierai à ma mesure, à l’avènement de solu­tions vrai­ment démo­cra­tiques.


1. Oui, ici je fais un ana­chro­nisme en uti­li­sant ce terme, mais on com­prend bien que la pay­san­ne­rie était exclue de fait, alors même qu’elle repré­sen­tait alors la grande majo­ri­té du peuple. Plus tard, avec la révo­lu­tion indus­trielle, ce furent jus­te­ment les pro­lé­taires qui furent exclus, la voix du peuple étant lar­ge­ment confis­quée par les classes bour­geoises capi­ta­listes. Et oui, là, j’ai une lec­ture mar­xiste, mais elle en vaut bien une autre.(^)

Christophe

Fram(hack)tiviste, je fais du vélo et je mange des châtaignes.