Du software au soft power

J’ai eu l’occasion de participer au livre dirigé par T. Nitot, Numérique : reprendre le contrôle (éd. Framabook), paru à l’occasion du Paris Open Source Summit 2016. J’interviens sur le sujet de l’autonomie numérique et les discours associés à cette problématique, aux côtés du grand Alain Damasio, qui nous a gratifié d’un texte magnifique. Je retranscris ici l’interview qui me concerne (pp. 99-107).

Numérique : reprendre le contrôle (Framasoft/Framabook, nov. 2016)

Numérique : reprendre le contrôle (Framasoft/Framabook, nov. 2016)

— Comment décrire les problèmes politiques posés par la concentration des données ? Peut-on y remédier en promouvant la souveraineté et l’autonomie numérique ?

— La question est très large et appelle un développement. En fait, j’ai toujours eu un peu de mal avec ces trois notions qu’il faut définir.

La concentration des données, en soi, n’est qu’un moyen pour obtenir un résultat. C’est l’utilité de ce dernier, c’est-à-dire l’intention qu’il faut questionner. Concentrer, cela revient à collecter et rassembler des informations en un seul point. Ce n’est pas une pratique condamnable. L’Insee, pour prendre un exemple connu, a toujours pratiqué ce type de collecte à des fins d’analyse et je pense qu’on ne saurait remettre en question les avantages cognitifs et pratiques des données de l’Insee.

Dans le contexte qui nous occupe, nous parlons de big data. C’est un niveau bien supérieur à ce que pratique l’Insee depuis l’après-guerre, même avec des moyens de plus en plus modernes. Les big data proviennent de plusieurs sources et celles produites par des institutions privées ou publiques à des fins statistiques (des hard datas) n’en constituent qu’une petite partie1. La partie la plus spectaculaire des données que rassemblent des grandes multinationales provient en réalité de nous-mêmes, il s’agit des soft datas que nous laissons plus ou moins volontairement en fonction de nos comportements de consommateurs de biens et services, gratuits ou non : entrées de requêtes dans des moteurs de recherche, flux de données de géolocalisation en temps réel, comptage de clics, mesure de l’attention informationnelle, etc. Moins connues sont les métadonnées, c’est-à-dire la provenance des données, les durées, les mesures de trafic, les vitesses de connexion, les traces et historiques de géolocalisation, etc. Bref un ensemble d’informations que nous pensons souvent inutiles du point de vue individuel, négligeables du point de vue de la taille, mais qui, en grandes quantités, traduisent avec une exactitude impressionnante l’ensemble de nos comportements. Ces données sont multipliées du point de vue sémantique dans tout ce qui concerne l’Internet des objets, le quantified self et toutes les pratiques qui lient des services et des conditions d’exercice de ces services (je profite d’un bien à condition de donner en retour des informations très personnelles sur moi).

Toutes ces informations pourraient être rassemblées et traitées par une multitude d’entreprises qui, chacune, utiliserait ces informations pour améliorer les biens et services en question en passant des contrats clairs avec les utilisateurs. Un peu comme le contrat que je passe avec ma banque qui connaît énormément de choses sur mon comportement de consommateur. Il y aurait donc un contrat entre l’utilisateur et la firme : je te confie mes données et tu me fournis un service (si possible plus performant). Or, aujourd’hui, non seulement le contrat est la plupart du temps fallacieux mais en plus le nombre de firmes est finalement très faible. Pour ne prendre que l’exemple d’Alphabet Inc., ce conglomérat regroupe plusieurs entreprises, think tank et sous-traitants aux secteurs d’activités très différents et qui pourtant traitent tous de manière plus ou moins directe des données des individus utilisateurs des services, en particulier ceux de Google, dans une logique de monopole (publicitaire, en particulier).

Là où la concentration des données pose problème, c’est à la fois dans leur quantité et dans les secteurs où elles deviennent des facteurs permettant de profiler non plus les individus, mais la société en entier tant les secteurs d’activité concernés recomposent le social (dans le cas d’Alphabet Inc. : biotechnologie, médecine, jeux, communications en tout genre, économie, bourse, automobile, urbanisation, robotique, cartographie et espaces, biens culturels et même corruption). Ainsi le problème politique de la concentration des données, c’est justement l’idéologie dont les solutions technologiques de ces multinationales sont devenues les supports. Et cette idéologie, c’est en premier lieu celle de la substitution de l’État par des services, et en second lieu l’absence de toute forme de contrat de confiance. Par exemple, il n’y a plus besoin de confiance entre individus si nous faisons reposer uniquement la fiabilité de nos informations sur des algorithmes faisant foi/loi. Je ne dis pas que, par exemple, l’utilisation de services sécurisés par SSL est un problème, je dis que la tendance à vouloir remplacer notre espace de confiance entre citoyens par des solutions technologiques cause immanquablement une révision de la nature de nos relations sociales. Il en va ainsi de tous les contrat dits clauses de confidentialité et clauses d’utilisation que nous passons avec toutes sortes de services numériques, comme Facebook, et qui font régulièrement l’objet de questionnements quant à leur éthique : l’éthique est justement ce qui n’a plus à être pris en compte dès lors que l’on considère que la contrepartie de l’utilisation d’un service est l’abandon même de la confiance. Je donne toutes mes informations personnelles et mon intimité à une firme : qu’a-t-elle besoin d’attendre mon accord individuel si son objectif n’est pas de me profiler, moi, mais tout le monde, pour une « meilleure société » ?

Partant de ce constat, ce qu’on appelle « souveraineté numérique » correspond à l’idée qu’à l’échelle d’un pays, d’un État, il puisse exister suffisamment de ressources pour que les usages de services numériques puissent y être circonscrits au moins en droit, au mieux que les supports technologiques des services soient intégrés dans l’espace de confiance d’un État. À l’heure de la mondialisation des échanges boursiers et des firmes, cette vision est bien entendu celle d’une chimère. L’autonomie numérique ne peut donc être que celle des utilisateurs eux-mêmes. En refusant les contrats iniques, la diffusion et la concentration de leurs données, les citoyens peuvent chercher des solutions capables de créer des chaînes de confiance auxquelles ils peuvent participer en partageant les ressources, en coopérant à leur création ou tout simplement en utilisateurs éclairés.

Cette autonomie, aujourd’hui ne peut plus être garantie par l’un ou l’autre État. Depuis les révélations d’E. Snowden, celles de Wikileaks, l’édiction de diverses lois scélérates de surveillance généralisée et autres procès discutables, les gouvernements ont fait la preuve qu’il est devenu impossible qu’ils puissent créer une sphère de confiance suffisamment crédible pour que des citoyens puissent considérer que leurs données (leurs informations personnelles) y soient protégées. La seule solution repose sur un postulat : il doit être primordial pour un peuple de pouvoir disposer de solutions technologiques capables de garantir physiquement (mathématiquement) le secret et l’anonymat des citoyens, à n’importe quel prix, et reposant sur des solutions libres/open source. Nous avons atteint les limites du contrat social : avec des firmes comme les GAFAM, l’État n’est plus capable d’assurer la sécurité numérique des citoyens, c’est à eux de construire leur autonomie en la matière.

— Le capitalisme de surveillance, sur lequel vous avez écrit une longue analyse, est-il un obstacle à la souveraineté numérique des individus ?

— Ramené au rang de paradigme, le modèle de l’économie de cette première tranche du XXI^e^ siècle, pas seulement celle des services numériques, repose sur la captation des données et leurs valeurs prédictives. L’économie libérale, celle que l’on trouve dans les livres aux origines du capitalisme moderne, composait avec l’idée d’une égalité entre les acteurs économiques et celle d’un équilibre général où tout échange trouve sa fin dans la satisfaction de chacun. Dans un article paru en 2015, intitulé « Big other : surveillance capitalism and the prospects of an information civilization », la chercheuse Shoshana Zuboff2 montre que la logique d’accumulation des données, l’automatisation de leur traitement et leur analyse en autant d’inférences et de prédictions, faussent la logique de l’équilibre général. Pour cela les firmes mettent en œuvre des pratiques d’extraction de données qui annihilent toute réciprocité du contrat avec les utilisateurs, jusqu’à créer un marché de la quotidienneté (nos données les plus intimes et à la fois les plus sociales). Ce sont nos comportements, notre expérience quotidienne, qui deviennent l’objet du marché et qui conditionne même la production des biens industriels (dont la vente dépend de nos comportements de consommateurs). Mieux : ce marché n’est plus soumis aux contraintes du hasard, du risque ou de l’imprédictibilité, comme le pensaient les chantres du libéralisme du XX^e^ siècle : il est devenu malléable parce que ce sont nos comportements qui font l’objet d’une prédictibilité d’autant plus exacte que les big data puissent être analysées avec des méthodes de plus en plus fiables et à grande échelle. Selon S. Zuboff, cette nouvelle forme de capitalisme est nommée « capitalisme de surveillance ».

Reste l’explication du titre de l’article : « Big Other ». Dans son roman, G. Orwell nommait un état de surveillance tout puissant Big Brother. Pour S. Zuboff, les firmes aujourd’hui capables d’une surveillance / conformation du marché à l’échelle mondiale, n’ont pas pour objectif de remplacer l’État comme on le ferait avec un coup d’État. C’est un coup des gens qu’oppose S. Zuboff à cette idée, c’est-à-dire que c’est dans le marché, c’est-à-dire dans et par la société et notre soumission volontaire à la logique de l’accumulation de données, que naît cette altérité supérieure de l’économie de la surveillance, remplaçant l’idéal d’une démocratie libérale, un Big Other dont l’une des personnifications est Google (dans le texte de S. Zuboff). On pourrait dire aujourd’hui l’ensemble des GAFAM, Alphabet et compagnie.

— Les GAFAM ont aujourd’hui le quasi-monopole du stockage et de la gestion de nos données : quelles sont les implications politiques de la concentration des données dans les silos de quelques grands acteurs ? Je pense notamment à Apple qui refuse certaines applications jugées trop politiques dans l’App Store, ou à Facebook qui prend le rôle d’un service public avec son Safety Check).

— Il y a encore peu de temps, le problème que pouvait soulever la concentration des données, c’était celui de la remise en question de la sphère privée. C’est toujours le cas, mais nous assistions à un changement social en pensant seulement que nous avions encore le choix entre accepter ou non les contrats d’utilisation des services numériques des grandes firmes. Nous n’avions peur que de Big Brother. Or, nous n’en sommes plus là. Comme S. Zuboff le montre, le développement des méthodes d’analyse des big data est en progression constante, si bien que, dans les mains de firmes gigantesques avec autant de domaines d’application, nous avons besoin d’appréhender ce bouleversement avec des outils qui dépassent le seul stade de l’analyse de risque individuel ou collectif de la diffusion des données personnelles. Dans l’histoire économique mondiale, les firmes n’ont jamais été autant en mesure de modeler le marché à volonté grâce à la puissance de l’analyse des données à grande échelle. Non seulement les données sont déjà diffusées et utilisées, mais elles sont aussi extraites et accumulées sans aucune réaction de l’ordre de la décision publique.

C’est en cela que l’État échoue à protéger ses citoyens, et dans cette faille du contrat social les solutions de facilité s’engouffrent : encore récemment notre ministre français B. Cazeneuve surenchérissait dans la lutte anti-terroriste en appelant à une limitation drastique des messageries chiffrées à l’échelle internationale3, provoquant ainsi la colère des spécialistes4 qui rappellent l’utilité économique et sécuritaire du chiffrement dans tout système d’information. Pour que des décideurs publics soient à ce point pro-actifs dans le passage de marché avec les GAFAM (comme c’est le cas dans l’Éducation Nationale française) ou soient prêts à ce que nos communications transitent en clair à travers les services des mêmes GAFAM, c’est bien parce que l’établissement des firmes sur le marché est vécu comme un état de fait, immuable. Tout est fait pour qu’Internet ne soit plus qu’un marché avec quelques services identifiés et non plus un réseau ouvert, partagé et diversifié. La réduction de l’offre de services sur Internet est conçu par les décideurs publics comme un outil visant à faciliter la surveillance et justifier le manque de maîtrise des outils numériques dans la plupart des secteurs des services publics. De leur côté, les firmes jouent un double rôle : collaborer politiquement et asseoir toujours davantage leurs situations de monopoles.

— Comment sensibiliser le grand public à ces implications politiques ? Quel type de discours construire ?

En France, s’adresser au public ne peut se faire que de manière directe mais avec certains principes. Une méthode directe c’est-à-dire sans passer par un filtre institutionnel. Et pour cause : par les réformes successives de l’Éducation Nationale, l’État a échoué à former ses citoyens à l’autonomie numérique. Cela aurait pu fonctionner au milieu des années 1980, à la « grande époque » du Plan Informatique Pour Tous qui mettait l’accent sur la formation à la programmation. Aujourd’hui malgré de nombreux efforts, seule une petite partie des lycéens peuvent avoir accès à un véritable enseignement à la programmation informatique depuis 2013 tandis que la majorité n’auront d’autre choix que de pianoter laborieusement sur des outils Microsoft. Dans un contexte académique, former les jeunes à des concepts aussi complexes que les protocoles du réseau Internet, à un peu de langage de programmation, aux enjeux du profilage, de la confidentialité des systèmes d’information et surtout au droit et au cadre de la liberté d’expression, cela revient à marcher sur des œufs avec un éléphant sur le dos.

Les principes de la sensibilisation au grand public doivent être beaucoup plus simples : diffuser et démontrer que l’offre en logiciel libre est fiable, montrer que cette fiabilité repose à la fois sur la qualité des programmes et sur une chaîne de confiance entre l’hébergeur, le concepteur, l’utilisateur et même le fabricant des machines sur lesquelles on travaille. On ne touche pas les gens avec un discours mais en faisant une démonstration : montrer que des alternatives ne se contentent pas d’exister mais qu’elles respectent leurs utilisateurs sur la base du partage d’information, de connaissance et de code. C’est l’objectif de la campagne Degooglisons Internet de Framasoft, mais c’est bien davantage : pour faire cela, il faut des relais de proximité et ces relais constituent tout le tissu de l’économie sociale et solidaire (ESS), y compris des petites entreprises, qui permettront de relayer le modèle sur un mode d’éducation populaire5. Si longtemps, nous avons naïvement cru que la lutte contre un Internet déloyal devait se faire par le haut, enfermés que nous étions dans une tour d’ivoire digne des Cathares les plus radicaux, l’heure est venue de mobiliser les foules par un mouvement de fond. Pour répondre au capitalisme de surveillance qui modèle le marché, il faut fausser le marché.

— À quoi ressemblerait un monde ou le libre aurait échoué ? Où les GAFAM auraient gagné ? Ou les silos continueraient de grossir ?

Sommes-nous réellement dans cette dualité ? Je pense que le Libre (et tout ce qui en découle, c’est-à-dire au-delà de l’informatique) est une réaction à un monde où le partage n’existe pas. L’histoire du logiciel libre le montre bien : c’est en réaction à l’idée que le non-partage est source quasi-exclusive de profit que le logiciel libre s’est formalisé en droit, par une licence et un contrat de confiance. Ces principes ne peuvent pas échouer, tout au plus ils peuvent être muselés, voire condamnés, tyrannisés. Mais l’essence de l’homme, c’est le partage.

Nous avons beaucoup plus à craindre d’un accroissement des monopoles et du jeu des brevets, parce qu’en monopolisant les systèmes d’information planétaires, ce ne seront plus les hommes d’un pays particulièrement enclin à la dictature qui seront muselés, mais tous les hommes et femmes de tous les pays. Les monopoles, parce qu’ils composent avec les politiques, ne peuvent que limiter l’exercice de la liberté d’expression. En d’autres termes, l’erreur que nous avons tous commise dans les années 1990, lors des bulles Internet, ce fut de croire que nous pouvions communiquer à l’échelle mondiale en profitant d’une libéralisation des réseaux. Le jeu des monopoles fausse complètement cette utopie. Les GAFAM ont déjà gagné une partie, celle qui a débouché sur l’impuissance publique (quelle firme des GAFAM, totalisant des milliards de capitalisation boursière, serait censée avoir peur de quelques millions d’euros d’amende de la part de la Commission Européenne ?, soyons sérieux6). Si nous échouons à faire du Libre le support de nos libertés informatiques, numériques, culturelles… il nous faudra réinventer un Internet différent, hors contrôle, hors confiance, résolument anarchique. Ce n’est pas non plus une solution qu’il faut viser, mais ce serait la seule alternative.


  1. Voir sur une typologie des données dans l’acception Big Data, le rapport d’Antoinette Rouvroy, Des données et des hommes. Droits et libertés fondamentaux dans un monde de données massives, Bureau du comité consultatif de la convention pour la protection des personnes à l’égard du traitement automatisé des données à caractère personnel, Conseil de l’Europe, janvier 2016. 
  2. Shoshana Zuboff, « Big other : surveillance capitalism and the prospects of an information civilization », Journal of Information Technology, 30, 2015, pp. 75-89. 
  3. Voir cet article de Julien Lausson, « Cazeneuve en croisade contre le chiffrement, rappelé à l’ordre par la Cnil et le Cnnum », Numerama.com, 23/08/2016. 
  4. Voir cette tribune signée par Isabelle Falque-Pierrotin, Mounir Mahjoubi et Gilles Babinet, « En s’attaquant au chiffrement contre le terrorisme, on se trompe de cible » journal Le Monde, 22/08/2016. 
  5. Voir la fiche Wikipédia consacrée à l’éducation populaire. 
  6. L’exemple récent de la Commission Européenne réclamant 13 milliards d’Euros à la firme Apple en guise d’arriérés d’impôts illustre bien les difficultés. D’une part l’Irlande qui a abrité la firme derrière une politique fiscale offensive, s’en offusque et fera tout pour réduire l’impact de l’amende. La France, par l’intermédiaire du ministre Michel Sapin a fait savoir très rapidement qu’elle ne compte pas réclamer sa part de l’amende, les États-Unis vont exercer une pression formidable sur l’Europe, et il y a fort à parier qu’en définitive l’amende sera fortement réduite, que des États finiront par flancher et même payer une part du manque à gagner, tandis qu’Apple continuera à engranger des bénéfices en provisionnant l’amende. L’impact sur la firme sera finalement très réduit et se traduira par des pertes d’emploi. 
 

Christophe

Fram(hack)tiviste, je fais du vélo et je mange des châtaignes.