Le poids des car­tables : de la mal­trai­tance par négli­gence

Depuis de nom­breuses années, le poids des car­tables (sur­tout à l’école et col­lège) fait l’objet de ques­tion­ne­ments, cir­cu­laires et pré­co­ni­sa­tions. Il s’agit d’un pro­blème de san­té publique grave qui, à ce jour, ne semble pas faire l’objet de la pré­oc­cu­pa­tion qu’il mérite dans la conscience du corps ensei­gnant.

La ques­tion est même inter­na­tio­nale. Elle a déjà fait l’objet de recom­man­da­tions et de poli­tiques publiques dores et déjà appli­quées dans les pays. On relève cepen­dant que l’American School Health Asso­cia­tion a pro­cé­dé à une com­pa­rai­son de nom­breuses études scien­ti­fiques. Ces der­nières ne pré­sentent pas de résul­tats har­mo­ni­sés. Ain­si le poids maxi­mal du car­table, toutes études confon­dues, est com­pris entre 5% et 20% de l’élève. Néan­moins, l’Institut alle­mand de nor­ma­li­sa­tion (DIN) s’est depuis long­temps pro­non­cé en faveur de 10% du poids de l’élève. Ce pour­cen­tage a été repris offi­ciel­le­ment par le Minis­tère Fran­çais de l’Éducation Natio­nale à l’occasion de la cir­cu­laire du Ministre Xavier Dar­cos en 2008 (cf. plus bas).

En sep­tembre 2016, alors même que mon fils entrait au col­lège pour la pre­mière fois, le poids de son car­table était de 9 kg, soit 30% du poids du por­teur ! Au fil des ren­contres avec les ensei­gnants, soit lors des réunions de parents d’élèves, soit lors des conseils de classe, je sou­met­tais cette ques­tion, rece­vant une atten­tion una­nime de prin­cipe mais aucune volon­té, de la part du corps ensei­gnant, d’améliorer concrè­te­ment la situa­tion. Pire : chaque ensei­gnant, ques­tion­né sépa­ré­ment, insiste tou­jours sur l’importance d’amener chaque jour les livres et les cahiers rela­tifs à sa matière ensei­gnée, sans prendre en compte les impli­ca­tions évi­dentes en termes de san­té de l’enfant.

Tous les enfants sont concer­nés par cette ques­tion, sur­tout les demi-pen­sion­naires. Comme je vais le mon­trer, les solu­tions sont simples à mettre en œuvre mais changent aus­si les pra­tiques des pro­fes­seurs. J’affirme par consé­quent que le poids du car­table et l’absence de volon­té de la part des ensei­gnants d’adapter leurs pra­tiques à cette ques­tion de san­té publique, relève de la mal­trai­tance par négli­gence.

Il y a d’abord le Minis­tère

Sai­si depuis long­temps par les ins­tances repré­sen­tant les parents d’élèves, le Minis­tère de l’Éducation Natio­nale a déjà mon­tré sa pré­oc­cu­pa­tion face au constat d’alerte en san­té publique que repré­sente le poids des car­tables chez les enfants. Ain­si, la Note Minis­té­rielle du 17 octobre 1995 « poids des car­tables » (BO num. 39 du 26 octobre 1995) men­tionne :

[…] les membres de la com­mu­nau­té édu­ca­tive doivent se sen­tir concer­nés par ce pro­blème et ont un rôle à jouer, dans ce domaine, cha­cun en fonc­tion de ses res­pon­sa­bi­li­tés.

Les ensei­gnants peuvent veiller à limi­ter leurs demandes en matière de four­ni­tures sco­laires,[…]

une réduc­tion du poids des car­tables (qui ne devrait pas dépas­ser 10 % du poids moyen des élèves)[…]

Les rap­pels furent nom­breux. La ques­tion sou­le­vée à de mul­tiples reprises tant au Par­le­ment qu’au Sénat. On trouve en 2008, soit 13 ans plus tard, une cir­cu­laire offi­cielle (2008-002 du 11-1-2008) et assez com­plète, signée du Ministre de l’Éducation Natio­nale Xavier Dar­cos, dont l’introduction com­mence par :

Le poids du car­table est une ques­tion de san­té publique pour nos enfants : je sou­haite que les éta­blis­se­ments sco­laires s’emparent de cette ques­tion, dès à pré­sent, dans le cadre de la pré­ven­tion du mal de dos en milieu sco­laire.

On peut néan­moins regret­ter qu’en 2016, 21 ans plus tard, à l’occasion de la cir­cu­laire Minis­té­rielle rela­tive aux four­ni­tures sco­laires (2016-054 du 13-4-2016), il soit tout juste men­tion­né que « Les cahiers au for­mat 24 x 32 cm jugés trop lourds ne figurent plus sur la liste indi­ca­tive depuis 2014 », sans autre allu­sion à l’impact de cette liste déjà très impor­tante sur le poids total du car­table !

En somme, lorsqu’il s’agit de por­ter haut cette ques­tion de san­té publique, les élus et les ministres se mobi­lisent et font des décla­ra­tions. Mais lorsqu’il s’agit de gou­ver­ner effec­ti­ve­ment le corps ensei­gnant, et limi­ter concrè­te­ment le poids du car­table, aucun ordre n’est don­né.

Quelles solu­tions ?

Régu­liè­re­ment on voit quelques élus locaux plai­der pour « les tablettes à l’école », ou mobi­li­ser de l’argent public pour pro­mou­voir des solu­tions tech­no­lo­giques coû­teuses pour des ques­tions essen­tiel­le­ment orga­ni­sa­tion­nelles. Les solu­tions peuvent être beau­coup simples.

Les livres sco­laires

Lors du choix et de l’achat d’une col­lec­tion de manuels sco­laires, nom­breux sont les édi­teurs qui pro­posent d’accompagner cet achat par une ver­sion élec­tro­nique uti­li­sable en classe. Ain­si, il est tou­jours pos­sible, pour l’enseignant, de pro­je­ter les pages du manuel.

En classe, il s’agit concrè­te­ment d’allumer un ordi­na­teur et un vidéo-pro­jec­teur. Si toutes les classes n’en sont pas pour­vues, il reste néan­moins que les éta­blis­se­ments pro­posent au moins des solu­tions équi­va­lentes (comme un ordi­na­teur et un vidéo pro­jec­teur por­tables).

Pour ce qui concerne le poids des livres sco­laires, la ques­tion peut donc se régler à la fois faci­le­ment et pour un coût négli­geable (même si, à l’échelle d’une aca­dé­mie, quelques rares éta­blis­se­ments sont encore à équi­per).

Ne pas opter pour cette solu­tion, alors même que l’équipement suf­fi­sant est pré­sent, relève donc de la négli­gence pure et simple, lit­té­ra­le­ment « sur le dos » de tous les enfants.

Les cahiers

Même si le fameux cahier aux dimen­sions 24 x 32 est décon­seillé par la cir­cu­laire minis­té­rielle, cer­tains ensei­gnants conti­nuent de le récla­mer dans la liste des four­ni­tures sco­laires. La rai­son  : il s’agit de pou­voir y col­ler des feuilles au for­mat A4, c’est-à-dire des sup­ports de cours pré­pa­rés par l’enseignant mais qui pour­raient très bien, moyen­nant un mini­mum de cos­mé­tique, pas­ser dans un cahier de for­mat plus petit.

Que dire des ensei­gnants récla­mant des clas­seurs et autant de feuilles de réserve, en plus des cahiers ?

Tou­jours est-il que l’un prin­ci­paux fac­teurs d’alourdissement du car­table repose sur l’utilisation de cahiers, quel que soit leurs for­mats : en lon­gueur d’année, la plu­part de ces cahiers obligent les élèves à trans­por­ter autant de feuilles inuti­li­sées dans la jour­née (et même par­fois sur l’année entière).

Là encore, il existe au moins une solu­tion dont le seul prix à payer réside dans la mobi­li­sa­tion de quelques heures d’apprentissage et une sur­veillance un peu plus étroite : le para­pheur (ou du moins un seul clas­seur souple et fin muni d’intercalaires). En pra­tique, il s’agit d’apprendre aux élèves à clas­ser par matière les élé­ments de cours dans un para­pheur géné­ral durant la semaine, puis clas­ser l’ensemble à la mai­son dans des clas­seurs sépa­rés (ou même un seul gros clas­seur). On peut aus­si ima­gi­ner une éva­lua­tion spé­ci­fique en fin de tri­mestre où l’élève ramène excep­tion­nel­le­ment son clas­seur de la mai­son (pour rap­pel, ce clas­seur est même cen­sé peser moins lourd que tous les cahiers confon­dus trans­por­tés chaque jour par l’élève).

Ce type d’apprentissage orga­ni­sa­tion­nel fait par­tie des appren­tis­sages et com­pé­tences deman­dés à chaque élève au col­lège. Il n’y a donc aucune contre-indi­ca­tion à ce que cette pra­tique soit sys­té­ma­tique, bien au contraire.

Les autres four­ni­tures

Quant aux autres four­ni­tures deman­dées par les ensei­gnants, elles sont tan­tôt néces­saires (comme l’équipement de sport) tan­tôt exa­gé­rées ou même hors de pro­pos. Il en va ain­si des tubes de gouaches deman­dés à chaque séance d’Art Plas­tique, des sup­ports de par­ti­tion (type porte-bloc) jamais uti­li­sés, etc. Les anec­dotes ne manquent pas.

Les fausses solu­tions

Quelques col­lèges (c’est le cas de celui de mon fils) pro­posent des casiers. Géné­ra­le­ment en nombre modeste, ces casiers sont par­fois réser­vés au élèves de sixième demi-pen­sion­naires. S’ils per­mettent effec­ti­ve­ment de sto­cker le casque de vélo et autres affaires non-sco­laires, l’usage des casiers est en réa­li­té une fausse solu­tion pour deux rai­sons :

  1. dans une jour­née de cours, l’élève n’a pas la pos­si­bi­li­té d’effectuer de mul­tiples allers-retours d’un bout à l’autre du col­lège pour récu­pé­rer les affaires dont il a besoin,
  2. le pro­blème du poids des car­tables se pose moins à l’intérieur du col­lège (où le car­table peut très bien être posé à terre) qu’à l’extérieur sur le che­min du col­lège, car c’est bien là que les risques asso­ciés se déclarent : risque en san­té (sco­lioses, troubles mus­cu­lo-sque­let­tiques), mais aus­si en sécu­ri­té (essayez, par exemple, de faire du vélo avec un sac pesant 30% de votre propre poids…).

Quant au par­tage des manuels entre élèves, l’idée com­mune que les ensei­gnants sug­gèrent régu­liè­re­ment comme s’il s’agissait de la trou­vaille du siècle, il ne résout qu’une petite par­tie du pro­blème et encore, il repose sur l’organisation géné­rale des élèves entre eux, alors même que l’organisation des ensei­gnants entre eux pour­rait résoudre beau­coup plus de choses.

De la négli­gence

Pour conclure, j’insiste sur ce point : si depuis si long­temps le poids des car­tables n’a pas bais­sé et compte-tenu de son impact connu de tous en termes de san­té publique, ce n’est pas seule­ment parce que les pra­tiques des ensei­gnants ne sont pas adap­tées, c’est parce qu’il y a un refus sys­té­ma­tique de la part des ensei­gnants de chan­ger leurs propres pra­tiques au détri­ment des élèves. C’est une forme de mal­trai­tance avé­rée. Car en effet com­ment expli­quer que seuls cer­tains éta­blis­se­ments par­viennent à faire les efforts orga­ni­sa­tion­nels néces­saires alors que la majo­ri­té mène une poli­tique de lais­ser-faire par­ti­cu­liè­re­ment condam­nable ?

Il est temps de mettre fin à cette mal­trai­tance inad­mis­sible, par­fois igno­rée des parents car il existe peu de pré­ven­tion, et pour cause : com­ment un minis­tère pour­rait-il infor­mer les parents qu’un car­table ne doit pas dépas­ser 10% du poids de l’élève, alors même que les ensei­gnants encou­ragent, par leurs pra­tiques, au trans­port de sacs de plus de 30% de ce poids ?

Christophe

Fram(hack)tiviste, je fais du vélo et je mange des châtaignes.