Capi­ta­lisme de sur­veillance ?

Dans une série d’article inti­tu­lée les Lévia­thans, j’ai lon­gue­ment pré­sen­té le concept de capi­ta­lisme de sur­veillance déve­lop­pé par Sho­sha­na Zuboff. L’interprétation reste tou­jours pri­son­nière de l’objet, au moins en par­tie : en l’occurrence, il y a une chose que je n’ai pas pré­ci­sé dans ces articles, c’est la pro­ve­nance du concept.

Les pre­miers à avoir for­mu­lé et déve­lop­pé le capi­ta­lisme de sur­veillance sont John Bel­la­my Fos­ter et Robert W. McChes­ney en juin 2014 dans un article paru dans la Month­ly Review, dont le titre devrait tou­jours être don­né in exten­so : « Sur­veillance Capi­ta­lism Mono­po­ly-Finance Capi­tal, the Mili­ta­ry-Indus­trial Com­plex, and the Digi­tal Age ».

Les lec­teurs de Sho­sha­na Zuboff note­ront que cette der­nière ne fait pas men­tion, dans ses articles, à la pater­ni­té du concept par Fos­ter et McChes­ney. Du moins, elle n’a pas publié (à ma connais­sance) une approche cri­tique et com­pa­ra­tive de son approche par rap­port à celle de Fos­ter et McChes­ney. La consé­quence est que, au fil des affaires rela­tives aux usages déloyaux des don­nées per­son­nelles durant ces 3 ou 4 der­nières années, le concept de capi­ta­lisme de sur­veillance a été sur-employé, par­fois même gal­vau­dé et trans­for­mé en un mot-valise. Pour celles et ceux qui ont cepen­dant fait un effort d’analyse (tel Aral Bal­kan) le concept ren­voie sys­té­ma­ti­que­ment aux tra­vaux de Sho­sha­na Zuboff.

Ose­rait-on accu­ser Zuboff de l’avoir usur­pé ? pas tout à fait. On peut par­ler plu­tôt d’un emprunt. Le capi­ta­lisme de sur­veillance tel que le défi­ni Zuboff implique bien d’autres élé­ments de réflexion. Quant à citer les auteurs qui les pre­miers ont énon­cé le capi­ta­lisme de sur­veillance, oui, elle aurait pu le faire. Mais qu’est-ce que cela aurait impli­qué ? L’édi­to­rial de la Month­ly Review de ce mois de juin 2018 apporte quelques élé­ments de réponse en confron­tant l’approche de Fos­ter-McChes­nay et de Zuboff :

Zuboff a défi­ni le capi­ta­lisme de sur­veillance de manière plus res­tric­tive comme un sys­tème dans lequel la sur­veillance de la popu­la­tion est uti­li­sée pour acqué­rir des infor­ma­tions qui peuvent ensuite être moné­ti­sées et ven­dues. L’objet de ses recherches était donc d’étudier les inter­re­la­tions entre les entre­prises et le com­por­te­ment indi­vi­duel dans ce nou­veau sys­tème d’espionnage mar­chan­di­sé. Mais une telle vision a effec­ti­ve­ment dis­so­cié le capi­ta­lisme de sur­veillance de l’analyse de classe, ain­si que de la struc­ture poli­ti­co-éco­no­mique glo­bale du capi­ta­lisme – comme si la sur­veillance pou­vait être abs­traite du capi­tal mono­po­lis­tique et finan­cier dans son ensemble. De plus, l’approche de Zuboff a lar­ge­ment élu­dé la ques­tion de la rela­tion sym­bio­tique entre les socié­tés mili­taires et pri­vées – prin­ci­pa­le­ment dans les domaines du mar­ke­ting, de la finance, de la haute tech­no­lo­gie et de la défense – qui était au centre de l’analyse de Fos­ter et McChes­ney.

Pour ce qui me concerne, les lec­teurs des Lévia­thans (et j’espère un peu plus tard d’un ouvrage actuel­le­ment en ges­ta­tion) pour­ront consta­ter que j’extrapole assez lar­ge­ment la pen­sée de Zuboff, sans tou­te­fois rejoindre l’analyse amé­ri­ca­no-cen­trée de Fos­ter-McChes­nay. Le point de bas­cu­le­ment est somme toute assez prag­ma­tique.

Le besoin de sur­veillance est un besoin vis­cé­ral de l’économie des biens et ser­vices (j’ai mon­tré qu’il relève d’une his­toire bien plus ancienne que le web 2.0 et remonte aux années 1950). La concen­tra­tion des entre­prises répond à un besoin d’optimisation des sys­tèmes d’informations autant qu’au besoin de maî­tri­ser le mar­ché en le ren­dant mal­léable selon des stra­té­gies bien défi­nies, à com­men­cer par les pra­tiques de mar­ke­ting. Com­ment est-il deve­nu mal­léable ? grâce aux big datas et à l’usage pré­dic­tif du trai­te­ment des don­nées. La concen­tra­tion des capi­taux est donc à la fois une consé­quence de ce nou­veau mode de fonc­tion­ne­ment capi­ta­liste (qui enclenche paral­lè­le­ment une autre approche du (néo-) libé­ra­lisme), et une stra­té­gie cal­cu­lée de recherche de maxi­mi­sa­tion des pro­fits tirés des don­nées conçues elles-mêmes comme un capi­tal.

À mon humble avis, non­obs­tant l’approche concer­nant le com­plexe mili­ta­ro-indus­triel de Fos­ter-McChes­ney qui nous fait remon­ter à la Guerre du Viet­nam tout en étant par­fai­te­ment expli­ca­tif des stra­té­gies de sur­veillance des ins­ti­tu­tions gou­ver­ne­men­tales (aux­quelles finirent par se prê­ter les gou­ver­ne­ments d’autres pays du monde, comme en France ces der­nières années), l’approche de Zuboff détache effec­ti­ve­ment la ques­tion du capi­ta­lisme de sur­veillance de ses racines poli­tiques pour se concen­trer sur­tout sur les orga­ni­sa­tions et les com­por­te­ments indi­vi­duels sou­mis à une idéo­lo­gie presque exclu­si­ve­ment éco­no­mique. Ma part modeste à cette réflexion n’est pas d’entamer une his­toire totale comme le feraient Fos­ter et McChes­ney, mais d’aller direc­te­ment au cœur du pro­blème : la capi­ta­li­sa­tion de l’information comme nou­velle forme du capi­ta­lisme. C’est peut-être une approche (pseu­do-) mar­xiste qu’il manque selon moi à Fos­ter-McChes­ney pour mieux com­prendre cette mon­dia­li­sa­tion du capi­ta­lisme de sur­veillance.

Christophe

Fram(hack)tiviste, je fais du vélo et je mange des châtaignes.