Archéo­lo­gie du capi­ta­lisme de sur­veillance

Avec le temps, cela devait fina­le­ment arri­ver. Me voi­ci embar­qué dans l’écriture d’un ouvrage à paraître chez C&F Édi­tions au prin­temps pro­chain. Une archéo­lo­gie du capi­ta­lisme de sur­veillance, rien que cela. Mais c’est garan­ti, je ne me pren­drai pas pour un pen­seur post-moderne (ils avaient tort !).

De quoi cet ouvrage va-il par­ler ? D’abord le titre est tout à fait pro­vi­soire, qu’on se le dise. C’était juste pour vous faire cli­quer ici. Blague à part, voi­ci un petit argu­men­taire qui, je l’espère pour­ra vous faire patien­ter les quelques mois qui nous séparent d’une publi­ca­tion…

Chris­tophe Masut­ti, Archéo­lo­gie du capi­ta­lisme de sur­veillance, Caen, C&F Édi­tions, 2019 (à paraître).

Argu­men­taire

L’expression « capi­ta­lisme de sur­veillance » est employée le plus sou­vent non comme un concept mais comme un déno­mi­na­teur, c’est-à-dire de l’ordre de la per­cep­tion des phé­no­mènes, de ceux qui nous font tom­ber de nos chaises presque tous les jours lorsque nous appre­nons à quels tra­fics sont mêlées nos don­nées per­son­nelles. Mais il n’a pas été défi­ni pour cela : son ambi­tion est sur­tout d’être un outil, une clé de lec­ture pour com­prendre la confi­gu­ra­tion poli­tique et sociale de l’économie de la sur­veillance. Il faut donc mettre à l’épreuve ce concept et voir dans quelle mesure il per­met de com­prendre si l’économie de la sur­veillance obéit ou non à une idéo­lo­gie, au-delà des pra­tiques. Certes, il faut don­ner une défi­ni­tion du capi­ta­lisme de sur­veillance (idéo­lo­gique, pra­tique, sociale, col­lec­tive, cultu­relle, anthro­po­lo­gique ou poli­tique), mais il faut sur­tout en com­prendre l’avènement. 

Je pro­pose dans ce livre une approche his­to­rique qui com­mence par une lec­ture dif­fé­rente des révo­lu­tions infor­ma­tiques depuis les années 1960. Com­ment vient la sur­veillance ? com­ment devient-elle un levier éco­no­mique ? Il faut contex­tua­li­ser la cri­tique du contrôle (en par­ti­cu­lier par les phi­lo­so­phies post-modernes et les obser­va­teurs des années 1970) telle qu’elle s’est faite dans la conti­nui­té de la révo­lu­tion infor­ma­tique. On peut foca­li­ser non pas sur l’évolution tech­no­lo­gique mais sur le besoin d’information et de trai­te­ment de l’information, tout par­ti­cu­liè­re­ment à tra­vers des exemples de pro­jets publics et pri­vés. L’informatisation est un mou­ve­ment de trans­for­ma­tion des don­nées en capi­tal. Cet ouvrage sera par­se­mé d’études de cas et de beau­coup de cita­tions trou­blantes, plus ou moins vision­naires, qui laissent pen­ser que le capi­ta­lisme de sur­veillance, lui aus­si, est ger­mi­nal.

Qu’est-ce qui donne corps à la socié­té de la sur­veillance ? c’est l’apparition de dis­po­si­tifs ins­ti­tu­tion­nels de vigi­lance et de régu­la­tion, pous­sés par un débat public, poli­tique et juri­dique, sur fond de crainte de l’avènement de la socié­té de 1984. C’est dans ce contexte qu’au sein de l’appareillage légis­la­tif ger­mèrent les condi­tions des capa­ci­tés de régu­la­tion des ins­ti­tu­tions. Néan­moins la valo­ri­sa­tion des don­nées, en tant que pro­prié­tés, capi­taux et com­po­santes stra­té­giques, fini par consa­crer l’économie de la sur­veillance comme modèle unique. Le mar­ke­ting, la modé­li­sa­tion des com­por­te­ments, la valeur vie client : la sur­veillance devient une acti­vi­té pré­dic­tive.

Le capi­ta­lisme de sur­veillance est-il une affaire cultu­relle ? On peut le conce­voir comme une ten­dance en éco­no­mie poli­tique, ain­si que les pre­miers à avoir défi­ni le capi­ta­lisme de sur­veillance pro­posent une lec­ture macro-poli­ti­co-éco­no­mique (John Bel­la­my Fos­ter, Robert W. McChes­ney, 2014). On peut aus­si se concen­trer sur les pra­tiques des firmes comme Google et plus géné­ra­le­ment sur les pra­tiques d’extraction et de concen­tra­tion des big datas (Sho­sha­na Zuboff, 2018). On peut aus­si conclure à une forme de radi­ca­li­té moderne des ins­ti­tu­tions dans l’acceptation sociale (col­lec­tive ?) de ce capi­ta­lisme de sur­veillance (on se pen­che­ra notam­ment sur les tra­vaux d’Antho­ny Gid­dens puis sur ceux de Ber­nard Stie­gler). Que peut-on y oppo­ser ? Quels choix ? À par­tir du constat extrê­me­ment sombre que nous allons dres­ser dans cet ouvrage, peut-être que le temps est venu d’un mou­ve­ment réflexif et éman­ci­pa­teur.

Christophe

Fram(hack)tiviste, je fais du vélo et je mange des châtaignes.