Défi­ni­tions du capi­ta­lisme de sur­veillance

Notre quo­ti­dien est enre­gis­tré, mesu­ré, consi­dé­ré comme une somme de pro­cé­dures dont la sur­veillance consiste à trans­for­mer l’apparent chaos (et notre diver­si­té) en ordre. Tous les acteurs éco­no­miques et ins­ti­tu­tion­nels y ont un inté­rêt. Pour beau­coup, c’est d’un nou­veau capi­ta­lisme qu’il s’agit : le capi­ta­lisme de sur­veillance. Mais peut-on lui don­ner une défi­ni­tion claire ? Je vais essayer…

Avec son récent ouvrage, Das Zei­tal­ter Des Über­wa­chung­sKa­pi­ta­lis­mus2ZUBOFF, Sho­sha­na. Das Zei­tal­ter Des Über­wa­chung­sKa­pi­ta­lis­mus. Frank­furt : Cam­pus Ver­lag, 2018. (À paraître en anglais : The Age of Sur­veillance Capi­ta­lism : The Fight for a Human Future at the New Fron­tier of Power. New York : Public Affairs, 2019), Sho­sha­na Zuboff nous livre une cri­tique des plus intel­li­gentes de ce qu’elle nomme le capi­ta­lisme de sur­veillance. Fruit d’un long tra­vail dont les traces sont visibles depuis 5 ans (en par­ti­cu­lier dans un article inti­tu­lé « Big Other…. »3ZUBOFF, Sho­sha­na. « Big Other : Sur­veillance Capi­ta­lism and the Pros­pects of an Infor­ma­tion Civi­li­za­tion ». Jour­nal of Infor­ma­tion Tech­no­lo­gy 30 (2015): 75‑89. et quelques sor­ties remar­quées dans le Frank­fur­ter All­ge­meine Zei­tung4Voir sur­tout ZUBOFF, Sho­sha­na. « The Secrets of Sur­veillance Capi­ta­lism ». Frank­fur­ter All­ge­meine Zei­tung, mars 2016. , Sho­sha­na Zuboff a inti­tu­lé son ouvrage en écho à son tra­vail ini­tial, en 1988, sur la muta­tion du tra­vail en pro­cé­dures et infor­ma­tions, In The Age Of The Smart Machine5Zuboff, Sho­sha­na. In The Age Of The Smart Machine : The Future Of Work And Power. New York : Basic Books, 1988..

L’œuvre de S. Zuboff ne s’inscrit pas exclu­si­ve­ment dans une ana­lyse des modèles éco­no­miques. Pour cela il faut plu­tôt aller voir du côté de Nick Srni­cek, qui se penche sur la muta­tion des modèles capi­ta­listes dans leurs rap­ports aux tech­no­lo­gies6SRNICEK, Nick. Plat­form Capi­ta­lism. Cam­bridge : Poli­ty, 2016. Trad. Fr.: Capi­ta­lisme de pla­te­forme. L’ hégé­mo­nie de l’économie numé­rique. Qué­bec : Lux Édi­teur, 2018.. Pour N. Srni­cek, les tech­no­lo­gies de l’information ne sont pas uni­que­ment des leviers d’augmentation de pro­duc­ti­vi­té, mais elle condi­tionnent aus­si une éco­no­mie de pla­te­formes ren­due pos­sible par l’essor des infra­struc­tures numé­riques des années 1990, com­bi­née à une baisse de ren­de­ment de l’industrie manu­fac­tu­rière. Avec l’éclatement de la bulle Inter­net des années 2000 puis la crise de 2008, des firmes mono­po­lis­tiques sont appa­rues (les GAFAM) et sont deve­nues les figures incon­tour­nables de cette trans­for­ma­tion du capi­ta­lisme.

S. Zuboff ne s’inscrit pas non plus (tout à fait) dans une approche du capi­ta­lisme de sur­veillance du point de vue de l’économie poli­tique. C’est ce que font au contraire J. B. Fos­ter et R. W. McChes­ney, ini­tia­teurs du concept de capi­ta­lisme de sur­veillance (voir ce billet), qui montrent en quoi il est une résur­gence hégé­mo­nique de l’esprit de la poli­tique nord-amé­ri­caine sur les trois axes : mili­taire (main­te­nir des états de guerre pour le contrôle des pays), finan­cier (les clés de l’économie mon­diale) et mar­ke­ting (assu­rer la pro­pa­gande)7John Bel­la­my Fos­ter and Robert W. McChes­ney, « Sur­veillance Capi­ta­lism. Mono­po­ly-Finance Capi­tal, the Mili­ta­ry-Indus­trial Com­plex, and the Digi­tal Age », Month­ly Review, 66, Juillet 2014.. Cette approche macro-éco­no­mi­co-his­to­rique est tout à fait inté­res­sante mais elle a le tort de foca­li­ser essen­tiel­le­ment sur des méca­nismes ins­ti­tu­tion­nels et sans doute pas assez sur les pra­tiques d’une éco­no­mie de la sur­veillance qui n’est pas tou­jours à ce point dépen­dante du poli­tique, bien au contraire.

S. Zuboff, elle, s’intéresse aux pra­tiques et pro­pose une concep­tion sys­té­mique du capi­ta­lisme de sur­veillance à par­tir de ses mani­fes­ta­tions éco­no­miques et sociales. Pour cela, elle pro­pose un point de vue holis­tique et une défi­ni­tion qui est en même temps un pro­gramme d’analyse et un ques­tion­ne­ment sur le Contrat Social de nos jours. On trouve cette défi­ni­tion au début de son der­nier ouvrage. En voi­ci une tra­duc­tion :

Über­wa­chung­ska­pi­ta­lis­mus, der – 1. Neue Markt­form, die men­schliche Erfah­rung als kos­ten­lo­sen Rohs­toff für ihre vers­teck­ten kom­mer­ziel­len Ope­ra­tio­nen der Extra­k­tion, Vorher­sage und des Ver­kaufs rek­la­miert ; 2. eine para­sitäre öko­no­mische Logik, bei der die Pro­duk­tion von Gütern und Dienst­leis­tun­gen einer neuen glo­ba­len Archi­tek­tur zur Verhal­tens­mo­di­fi­ka­tion unter­geord­net ist ; 3. eine aus der Art ges­chla­gene Form des Kapi­ta­lis­mus, die sich durch eine Kon­zen­tra­tion von Reich­tum, Wis­sen und Macht aus­zeich­net, die in der Men­sch­heits­ges­chichte bei­spiel­los ist ; 4. Fun­dament und Rah­men einer Über­wa­chung­sö­ko­no­mie ; 5. so bedeu­tend für die men­schliche Natur im 21. Jh. wie der Indus­trie­ka­pi­ta­lis­mus des 19. und 20. Jhs. für die Natur an sich ; 6. der Urs­prung einer neuen ins­tru­mentä­ren Macht, die Ans­pruch auf die Herr­schaft über die Gesell­schaft erhebt und die Markt­de­mo­kra­tie vor bestür­zende Heraus­for­de­run­gen stellt ; 7. zielt auf eine neue kol­lek­tive Ord­nung auf der Basis tota­ler Gewis­sheit ab ; 8. eine Entei­gnung kri­ti­scher Men­schen­rechte, die am bes­ten als Putsch von oben zu vers­te­hen ist – als Sturz der Volks­sou­verä­nität.

Capi­ta­lisme de sur­veillance, le – 1.une nou­velle forme de mar­ché qui reven­dique le vécu humain comme matière pre­mière gra­tuite pour des opé­ra­tions mer­can­tiles et cachées d’extraction, de pré­vi­sion et de vente ; 2. une logique éco­no­mique para­si­taire dans laquelle la pro­duc­tion de biens et de ser­vices est subor­don­née à une nou­velle archi­tec­ture glo­bale de modi­fi­ca­tion des com­por­te­ments ; 3. un type de capi­ta­lisme carac­té­ri­sé par une concen­tra­tion de richesse, de connais­sance et de pou­voir sans pré­cé­dent dans l’histoire humaine ; 4. le fon­de­ment et le cadre d’une éco­no­mie de sur­veillance ; 5. aus­si impor­tant pour la nature humaine au XXIe siècle que le capi­ta­lisme indus­triel des XIXe et XXe siècles l’était pour la nature elle-même ; 6. la source d’un nou­veau pou­voir ins­tru­men­tal qui ambi­tionne de domi­ner la socié­té et pose des défis décon­cer­tants à la démo­cra­tie de mar­ché ; 7. a pour objec­tif un nou­vel ordre col­lec­tif qui repose sur une cer­ti­tude abso­lue ; 8. une spo­lia­tion des droits humains essen­tiels, que l’on peut com­prendre au mieux comme un putsch venu d’en haut, un ren­ver­se­ment de la sou­ve­rai­ne­té popu­laire.

Étant don­né la fraî­cheur des tra­vaux de S. Zuboff et la nou­veau­té du concept de capi­ta­lisme de sur­veillance (2014), il est dif­fi­cile de pro­po­ser une lec­ture cri­tique qui ne soit pas biai­sée, d’une manière ou d’une autre, par la dimen­sion opé­ra­toire que l’on sou­haite lui don­ner. L’utilise-t-on pour expli­quer les modèles de l’économie des pla­te­formes ? en quoi joue-t-il un rôle dans les poli­tiques de régu­la­tion des États ? interfère-t’il avec le poli­tique et com­ment ? Est-ce une mani­fes­ta­tion d’une volon­té de pou­voir (de la part de qui ?) ou une émer­gence plus ou moins spon­ta­née issue de plu­sieurs cir­cons­tances ou idéo­lo­gies ? etc.

Toutes ces ques­tions doivent être posées et c’est aus­si pour­quoi j’ai entre­pris un ouvrage dont l’ambition est de pro­po­ser des pistes de réflexion. La pre­mière est jus­te­ment de se deman­der en quoi le capi­ta­lisme de sur­veillance est tan­gible (et si une approche maté­ria­liste peut en venir à bout). J’en suis assez vite arri­vé à la conclu­sion que si l’on sou­haite en faire l’histoire, il faut par­tir d’une défi­ni­tion qui uti­lise les concepts aux­quels nous sommes déjà habi­tués. Mon pro­jet est donc très dif­fé­rent de celui de S. Zuboff, qui va jusqu’à inven­ter deux figures : celle de Big Other (l’altérite à laquelle nous ren­voient nos doubles numé­riques) et le « coup des gens », qui, a contra­rio d’un « coup d’État », est une sorte d’accaparement offen­sif de nos vies pri­vées et de notre quo­ti­dien par les GAFAM.

Cepen­dant, d’un point de vue pure­ment intel­lec­tuel, je ne peux m’empêcher de faire deux remarques à pro­pos de la défi­ni­tion de S. Zuboff. La pre­mière, c’est qu’elle est sur­tout un pro­gramme d’analyse et pré­sume lar­ge­ment que les pra­tiques du capi­ta­lisme de sur­veillance sont la tra­duc­tion d’intentions, de jeux de domi­na­tion et de pou­voirs. La seconde, c’est que les dif­fé­rents points de défi­ni­tions peuvent en fait cor­res­pondre à des construc­tions pro­po­sées par d’autres auteurs du mou­ve­ment des sur­veillance stu­dies depuis les années 1970. Une liste appa­raît dans un article de Gary T. Marx, par exemple : la socié­té dis­ci­pli­naire, la socié­té du dos­sier, la socié­té du contrôle, le post-pan­op­tisme, la data­veillance, la socié­té trans­pa­rente, l’informatisation ubi­qui­taire, l’uberveillance8MARX, Gary T. « Sur­veillance stu­dies ». Dans : James Wright (éd.), Inter­na­tio­nal Ency­clo­pe­dia of the Social and Beha­vio­ral Sciences, Amster­dam : Else­vier, 2015, p. 733‑41.. Il s’agit d’autant d’approches dif­fé­rentes du capi­ta­lisme de sur­veillance. Dans cette mesure, on peut remer­cier S. Zuboff de faire l’éclatante démons­tra­tion, en une seule ana­lyse, de ce que les sur­veillance stu­dies avaient jusqu’à pré­sent quelques dif­fi­cul­tés à cer­ner, sans doute trop concen­trées sur les rap­ports entre tech­nique et socié­té, d’un point de vue socio­lo­gique ou anthro­po­lo­gique.

Pour ma part, comme je compte faire une his­toire, il me faut aus­si satis­faire à l’exigence d’une défi­ni­tion. Or, mon pro­blème est d’intégrer aus­si bien l’historiographie que les témoi­gnages (par exemple des rap­ports) ou des docu­ments pro­bants (comme des articles), sans pour autant y voir des mani­fes­tions de ce que, aujourd’hui, nous nom­mons le capi­ta­lisme de sur­veillance mais qui, sur une cin­quan­taine d’années, répond à bien d’autres noms. N’ayant pas le talent de S. Zuboff, je ne peux pas non plus entre­prendre une ana­lyse glo­bale, voire holiste, en y inté­grant les mul­tiples dimen­sions his­to­riques des sciences et des tech­no­lo­gies.

Je pré­fère donc pro­cé­der en deux temps pour trou­ver une manière syn­thé­tique d’exprimer (sur la période 1960 à nos jours) ce qu’est le capi­ta­lisme de sur­veillance a) par ses pra­tiques et b) par ses méca­nismes. C’est une défi­ni­tion qui me per­met, dans cette archéo­lo­gie que je pro­pose, de pro­cé­der par étapes, de nom­mer ce que je cherche, com­prendre la nais­sance d’une éco­no­mie de la sur­veillance et la logique pro­gres­sive, non linéaire, du capi­ta­lisme de sur­veillance.

Je pose ain­si que les pra­tiques de sur­veillance sont :

les pro­cé­dés tech­niques les plus auto­ma­ti­sés pos­sible qui consistent à récol­ter et sto­cker, à par­tir des indi­vi­dus, de leurs com­por­te­ments et de leurs envi­ron­ne­ments, des don­nées indi­vi­duelles ou col­lec­tives à des fins d’analyse, d’inférence, de quan­ti­fi­ca­tion, de pré­vi­sion et d’influence.

Et qu’il faut tâcher de situer le capi­ta­lisme de sur­veillance dans son par­cours his­to­rique.

L’histoire du capi­ta­lisme de sur­veillance est celle des trans­for­ma­tions sociales que l’informatisation a ren­du pos­sibles depuis les années 1960 à nos jours en créant des modèles éco­no­miques basés sur le trai­te­ment et la valo­ri­sa­tion des don­nées per­son­nelles. La pré­gnance de ces modèles ajou­tée à une crois­sance de l’industrie et des ser­vices infor­ma­tiques9Il s’agit aus­si d’une cor­ré­la­tion entre une baisse de régime de l’industrie manu­fac­tu­rière (par exemple l’industrie auto­mo­bile) et le dépla­ce­ment des capi­taux vers la sur­fi­nan­cia­ri­sa­tion de l’économie numé­rique. a fini par créer un mar­ché hégé­mo­nique de la sur­veillance. Cette hégé­mo­nie asso­ciée à une culture consu­mé­riste se tra­duit dans plu­sieurs contextes : l’influence des consom­ma­teurs par le mar­ke­ting, l’automatisation de la déci­sion, la réduc­tion de la vie pri­vée, la seg­men­ta­tion sociale, un affai­blis­se­ment des poli­tiques, un assu­jet­tis­se­ment du droit, une ten­dance idéo­lo­gique au solu­tion­nisme tech­no­lo­gique. Il fait entrer en crise les ins­ti­tu­tions et le contrat social.


Du point de vue de ses méca­nismes, le capi­ta­lisme de sur­veillance mobi­lise les pra­tiques d’appropriation et de capi­ta­li­sa­tion des infor­ma­tions pour mettre en œuvre le régime dis­ci­pli­naire de son déve­lop­pe­ment indus­triel (sur­veillance des tra­vailleurs) et l’ordonnancement de la consom­ma­tion (sur­veillance et influence des consom­ma­teurs). Des bases de don­nées d’hier aux big datas d’aujourd’hui, il per­met la concen­tra­tion de l’information, des capi­taux finan­ciers et des tech­no­lo­gies par un petit nombre d’acteurs tout en pro­cé­dant à l’expropriation mer­can­tile de la vie pri­vée du plus grand nombre d’individus et de leurs savoirs10Nous pou­vons ajou­ter, comme illus­tra­tion du der­nier point, que le capi­ta­lisme de sur­veillance expro­prie l’individu de sa vie pri­vée et de ses savoirs comme le capi­ta­lisme indus­triel a expro­prié les tra­vailleurs de leur maî­trise du temps en dis­ci­pli­nant au tra­vail le sala­rié qui vivait, dans le monde rural, selon un tout autre rythme que celui des machines (les pre­mières conquêtes sociales du monde ouvrier ont por­té sur le temps de tra­vail, sa rému­né­ra­tion, et les temps de repos). Voir à ce sujet Edward P. Thomp­son, Temps, dis­ci­pline du tra­vail et capi­ta­lisme indus­triel, Paris, La Fabrique, 2004..

Voi­là pour ce qui me concerne. La suite se trou­ve­ra dans l’ouvrage à paraître. J’ajoute cepen­dant que cette défi­ni­tion s’adresse aus­si à cer­tains (ils se recon­naî­tront) qui me l’ont deman­dée à des fins péda­go­giques (et sans doute las­sés par mon style d’écriture qui rap­pelle sou­vent que les fontes d’imprimerie sont en plomb).

Christophe

Fram(hack)tiviste, je fais du vélo et je mange des châtaignes.