Cyber­syn / tech­no-socia­lisme

Voi­ci un extrait (décou­pé) tiré de mon pro­jet d’ouvrage à paraître chez C&F Édi­tion. Il porte sur le pro­jet Cyber­syn dans le Chi­li des années 1970 – 1973. Peut-on hacker le socia­lisme ? y’en a qui ont essayé…

Mise en garde

Entre 1970 et 1973, sous le gou­ver­ne­ment de Sal­va­dor Allende au Chi­li est né le pro­jet Cyber­syn. Ce fut une idée d’organisation cyber­né­tique de gou­ver­ne­ment, une sorte de pro­cé­dé semi-auto­ma­tique d’organisation éco­no­mique et poli­tique… un outil sur­pre­nant et esthé­ti­que­ment peu éloi­gné des épi­sodes de Star Trek. On l’a aus­si accu­sé d’être une ten­ta­tive de contrôle des indi­vi­dus, mais sa courte vie ne per­met pas vrai­ment de l’affirmer.

Avant d’expliquer plus exac­te­ment ce qu’était ce pro­jet (et nous irons pro­gres­si­ve­ment), il faut prendre quelques pré­cau­tions.

Cyber­syn est un pro­jet connu par toute per­sonne qui s’intéresse à l’histoire de la cyber­né­tique. En effet, il fut conçu par l’un des plus impor­tants per­son­nages de cette dis­ci­pline, Staf­ford Beer. Dans son livre Cyber­ne­tic Revo­lu­tio­na­ries1Eden Medi­na, Cyber­ne­tic Revo­lu­tio­na­ries. Tech­no­lo­gy and Poli­tics in Allende’s Chile, Bos­ton, MIT Press, 2011., Eden Medi­na retrace l’aventure de manière détaillée, docu­men­tée, et sur la base des témoi­gnages des par­ti­ci­pants. L’historien des sciences Andrew Picke­ring consacre lui aus­si une grande par­tie de son ouvrage The Cyber­ne­tic Brain2Andrew Picke­ring, The Cyber­ne­tic Brain. Sketches of Ano­ther Future, Chi­ca­go, Uni­ver­si­ty of Chi­ca­go Press, 2010. à Staf­ford Beer.

Une autre per­sonne s’y est récem­ment inté­res­sé. Connu pour ses fines ana­lyses du dis­cours tech­no­phile domi­nant autour des big data, Evge­ny Moro­zov publia un article sur Cyber­syn dans The New Yor­ker en 2014. Il l’intitula : « The Plan­ning Machine. Pro­ject Cyber­syn and the ori­gins of the Big Data nation »3Le même article tra­duit en fran­çais dans Vani­ty Fair en jan­vier 2015, fut inti­tu­lé « Big Bro­ther. Cyber­syn, une machine à gou­ver­ner le Chi­li ». Evge­ny Moro­zov, « The Plan­ning Machine. Pro­ject Cyber­syn and the ori­gins of the Big Data nation », The New Yor­ker, 13 octobre 2014. En ligne. Evge­ny Moro­zov, « Big Bro­ther. Cyber­syn, une machine à gou­ver­ner le Chi­li », Vani­ty Fair France, 19, jan­vier 2015.. Le par­ti pris de Moro­zov est de mon­trer com­bien le pro­jet Cyber­syn inau­gu­rait l’ère de la sur­veillance via les don­nées et les cap­teurs qui jalonnent nos quo­ti­diens dans le monde capi­ta­liste d’aujourd’hui.

Cet article d’E. Moro­zov ne m’a pas paru très convain­quant. C’est ce qui m’a inci­té à m’intéresser de plus près à cet épi­sode éton­nant du pro­jet Cyber­syn qui, à bien des aspects, appar­tient aus­si à l’histoire de l’informatique.

E. Moro­zov est allé un peu trop vite en besogne. Certes, Cyber­syn peut tenir lieu d’illustration d’une poli­tique vic­time du solu­tion­nisme tech­no­lo­gique (pour reprendre l’un des sujets chers à E. Moro­zov4Evge­ny Moro­zov, Pour tout résoudre, cli­quez ici, Paris, Édi­tions FYP, 2014.). Mais d’un point de vue métho­do­lo­gique, à part l’idée (revue et rabâ­chée) d’un « œil de Mos­cou » à la sauce orwel­lienne, il est non seule­ment ana­chro­nique mais aus­si exa­gé­ré d’établir une cor­ré­la­tion ou même un simple paral­lèle entre un modèle de gou­ver­ne­ment cyber­né­tique des années 1970 et l’état de l’économie de la sur­veillance d’aujourd’hui. La ques­tion des mono­poles du web, de la vie pri­vée, de la sur­veillance de masse par des États, et les big data, tout cela n’entre pas cette his­toire.

Cyber­syn est le fruit d’une période aujourd’hui bien révo­lue, celle où l’accumulation et le trai­te­ment des don­nées par les ins­ti­tu­tions était vue comme la garan­tie d’une bonne gou­ver­nance. On y croyait sérieu­se­ment. Et pas qu’au Chi­li, d’ailleurs : par­tout ! C’est la grande époque des grandes bases de don­nées, pas seule­ment celle qui fai­saient scan­dale, non… toutes celles qui, en réa­li­té, don­naient corps au grand soir tech­no­cra­tique. Ces ambi­tions de contrôle ont rapi­de­ment fini par s’étioler au pro­fit d’une science des orga­ni­sa­tions jus­ti­fiant par­fois d’elle-même son exis­tence.

L’histoire

À son arri­vée au pou­voir en novembre 1970, Sal­va­dor Allende doit faire face à un Chi­li qui subis­sait une infla­tion catas­tro­phique. Il prend des mesures éco­no­miques qui le confrontent à la bour­geoi­sie et fra­gi­lise sa posi­tion face au Congrès. Il mène en par­ti­cu­lier un grand pro­gramme de natio­na­li­sa­tion de l’industrie et de pla­ni­fi­ca­tion éco­no­mique. Ce fai­sant, la dif­fi­cul­té est double : trou­ver un moyen pour diri­ger ce panel indus­triel (or, très vite un manque de per­son­nel qua­li­fié se fait sen­tir), et garan­tir face à la réces­sion l’approvisionnement de matières pre­mières et de pièces déta­chées.

Il vint alors à l’idée d’un des hauts fonc­tion­naires de l’agence de la pro­duc­tion et du déve­lop­pe­ment (CORFO5Pro­duc­tion Deve­lop­ment Cor­po­ra­tion (CORFO) (en espa­gnol : Corpora­ción de Fomen­to de la Pro­duc­ción de Chile).), Fer­nan­do Flores, de contac­ter un émi­nent spé­cia­liste en recherche opé­ra­tion­nelle, le bri­tan­nique Staf­ford Beer. La demande était rela­ti­ve­ment simple dans la for­mu­la­tion du besoin : pou­vait-on appli­quer les prin­cipes du mana­ge­ment scien­ti­fique à une échelle natio­nale de manière à ratio­na­li­ser la déci­sion et contour­ner les dif­fi­cul­tés locales ? En d’autres termes, et pour être plus clair : si des pièces déta­chées manquent ici, si une baisse de pro­duc­tion est consta­tée là, plu­tôt que d’attendre que les déci­deurs locaux puissent s’entendre, ne serait-il pas pré­fé­rable de cen­tra­li­ser les infor­ma­tions en temps réel et pas­ser des ordres de manière à opti­mi­ser la réac­ti­vi­té de la pro­duc­tion ?

Com­man­der et com­mu­ni­quer sont, depuis Nor­bert Wie­ner, l’alpha et l’oméga de la cyber­né­tique. Entre les deux, les dis­po­si­tifs tech­niques per­mettent l’automatisation, la trans­mis­sion, l’apprentissage. Dès la ren­contre entre Staf­ford Beer et Fer­nan­do Flores, il était évident qu’il était pos­sible de construire un modèle de gou­ver­nance cyber­né­tique, appuyé par un sys­tème infor­ma­tique adé­quat, capable d’assurer le mana­ge­ment de la pro­duc­tion indus­trielle natio­nale. Le plan qu’ils éla­bo­rèrent ne devait cepen­dant pas se conten­ter d’être une réponse à un besoin d’organisation de la pro­duc­ti­vi­té. Il devait inclure l’idéal socia­liste de l’économie, c’est-à-dire bri­ser-là les formes clas­siques de la pla­ni­fi­ca­tion.

Par « forme clas­sique de la pla­ni­fi­ca­tion », on peut com­prendre la manière dont cir­cule habi­tuel­le­ment l’information et l’ordre dans les ins­ti­tu­tions. Les uni­tés de pro­duc­tion remontent des infor­ma­tions par le biais de rap­ports et de rem­plis­sage d’indicateurs, ce qui crée une masse de don­nées que les déci­deurs doivent ingé­rer et com­prendre. À par­tir de ces infor­ma­tions, ils pro­posent alors des orien­ta­tions éco­no­miques ou des acti­va­tions de leviers (par exemple une réduc­tion d’impôts dans un sec­teur pour per­mettre l’investissement) elles-mêmes sou­mises à des enjeux de pou­voir et du lob­bying, en par­ti­cu­lier si les déci­sions sont prises de manière inco­hé­rentes. Ce manque de cohé­rence était en par­tie réso­lu avec la nou­velle orien­ta­tion du CORFO vou­lue par le gou­ver­ne­ment Allende. Il res­tait néan­moins à coor­don­ner effi­ca­ce­ment la pro­duc­tion et sur­tout inté­grer les opé­ra­teurs dans la ges­tion, à toutes les échelles déci­sion­naires, dans l’optique d’une réap­pro­pria­tion popu­laire des outils de pro­duc­tion.

Le plan d’action (S. Beer, Brain of the Firm, 2nd édi­tion, 1981, p. 255).

Staf­ford Beer, dans son livre Brain of the Firm, qu’il écrit simul­ta­né­ment au pro­jet et publie en 1972, retrace son tra­vail à par­tir duquel il donne une forme concrète à sa théo­rie des sys­tèmes viables (Viable Sys­tem Model, VSM). Les sys­tèmes viables sont des sys­tèmes adap­ta­tifs et auto­nomes, capables de main­te­nir leur struc­ture orga­ni­sa­tion­nelle mal­gré un envi­ron­ne­ment chan­geant. L’inspiration est émi­nem­ment bio­lo­gique6Une sec­tion de l’ouvrage d’Andrew Picke­ring est consa­crée au VSM. Andrew Picke­ring, The Cyber­ne­tic Brain. Sketches of Ano­ther Future, Chi­ca­go, Uni­ver­si­ty of Chi­ca­go Press, 2010, p. 243 sq.. Pour Beer, chaque com­po­sante du gou­ver­ne­ment Chi­lien est un des 5 sous-sys­tèmes qui com­posent un sys­tème viable. La pré­si­dence est au sys­tème 5, cen­sée main­te­nir, par la déci­sion poli­tique, l’équilibre entre les stra­té­gies ration­nelles du sys­tème 4 (que sont les organes ins­ti­tu­tion­nels) et l’impact de la déci­sion au niveau concret, devant le peuple. Au sys­tème 1 à 3, on trouve dans l’ordre : 1) les acti­vi­tés pri­maires, 2) les canaux d’information et 3) les règles, droits et res­pon­sa­bi­li­tés qui jouent l’interface entre sys­tème 4 et sys­tème 1. Tous les tra­vailleurs sont au sys­tème 1 et contri­buent à la via­bi­li­té de tout le sys­tème, de 1 à 4.

Le sys­tème de Beer repose sur un emboî­te­ment des VSM (Viable Sys­tem Model) et s’applique à tout le Chi­li. Chaque entre­prise natio­nale est un VSM pla­cé sous l’autorité du CORFO et en même temps des VSM à plus petite échelle repré­sentent les sec­teurs de l’économie (comme l’acier, le tex­tile, l’alimentaire, les res­sources minières…), d’autres VSM sont les sous-sec­teurs éco­no­miques jusqu’au niveau le plus bas : l’usine et l’équipe de tra­vail. Pour chaque VSM, le tra­vailleur par­ti­cipe à la ges­tion par la consul­ta­tion que lui per­met le sys­tème 4.

Pour obte­nir un tel sys­tème il fal­lait d’abord en faire la démons­tra­tion. C’est tout l’objet du pro­jet Cyber­syn, abré­via­tion de « cyber­ne­tic syner­gy », dont l’objectif clai­re­ment for­mu­lé par Beer était le sui­vant :

Ins­tal­ler un sys­tème pré­li­mi­naire d’information et de régle­men­ta­tion pour l’économie indus­trielle qui démon­tre­ra les prin­ci­pales fonc­tion­na­li­tés de la ges­tion cyber­né­tique et com­men­ce­ra à faci­li­ter la prise de déci­sion d’ici le 1er mars 1972.

Staf­ford Beer, Brain of the Firm, New York, John Wiley & Sons, 1981 (pre­mière édi­tion 1972), page 251 – 252.

Pour ce faire, il fal­lait dis­po­ser rapi­de­ment d’un réseau, c’est-à-dire une infra­struc­ture de com­mu­ni­ca­tion sur laquelle repo­se­rait tout le sys­tème, en com­mu­ni­ca­tion directe avec deux ordi­na­teurs cen­traux à San­tia­go. Un sous-pro­jet nom­mé Cyber­net fut mis en œuvre sans tar­der. L’ensemble du sys­tème démon­trait aus­si qu’on pou­vait réa­li­ser un tel pro­jet sans pour autant dis­po­ser des machines der­nier cri, ce qui fut d’autant plus impor­tant que le coût total de l’opération fut assez modique si on le com­pare, par exemple, avec d’autres pro­jets amé­ri­cains ou euro­péens. Les deux ordi­na­teurs cen­traux étaient déjà anciens (en ser­vice depuis plus de cinq ans), il s’agissait d’un IBM Sys­tem 360/50 (créé en 1964) et d’un Bur­roughs 3500 (créé en 1966). Quant au réseau lui-même, il s’agissait de don­ner une seconde fonc­tion au réseau exis­tant, c’est à dire un réseau Telex, certes ancien mais effi­cace, puis implé­men­ter des télé­scrip­teurs dans les entre­prises fai­sant par­tie du plan de natio­na­li­sa­tion.

Avec Cyber­net, un autre sous-pro­jet nom­mé Cybers­tride avait pour objec­tif de créer un logi­ciel qui a) ras­semble et orga­nise tous les indi­ca­teurs de pro­duc­tion, b) détecte et signale les varia­tions, applique les seuils d’alarme, c) rend pos­sible les pré­vi­sions de pro­duc­tion à par­tir des mesures pré­cé­dentes. En somme c’est un sys­tème dyna­mique dont les varia­tions devaient être ren­dues lisibles, ce qui fut envi­sa­gé avec le com­pi­la­teur DYNAMO. Ce der­nier, inven­té par Jay W. For­res­ter au MIT, est un pro­gramme infor­ma­tique qui pro­duit sous forme de tableaux ou de gra­phiques les résul­tats des simu­la­tions qui jouent sur les variables d’un sys­tème dyna­mique (c’est un com­pi­la­teur car il trans­forme les don­nées du pro­gramme en un « lan­gage » lisible par l’humain, des tableaux et des gra­phiques).

Enfin, pour com­plé­ter l’ensemble du dis­po­si­tif, un simu­la­teur per­ma­nent devait pou­voir être uti­li­sé de manière à iden­ti­fier les variables d’ajustement de la pro­duc­tion et l’impact des chan­ge­ments à toutes les échelles du sys­tème. Ce fut le sous-pro­jet Che­co, un simu­la­teur de l’économie chi­lienne.

Cyber­syn Ope­ra­tions Room Data­feed with Chairs, 1972 – 73. Gui Bon­siepe.

La par­tie la plus impres­sion­nante de Cyber­syn était au sys­tème 5 une salle (op-room) qui per­met­tait la ren­contre des déci­deurs, équi­pée d’écrans affi­chant les sys­tèmes viables avec plu­sieurs niveaux de récur­si­vi­té (chan­gez un para­mètre ana­ly­sez le retour du chan­ge­ment d’état du sys­tème), des indi­ca­teurs expri­mant en termes quan­ti­ta­tifs dif­fé­rentes don­nées (comme par exemple des taux d’approvisionnement), et une sor­tie DYNAMO. Mais pour l’essentiel des apports concrets à l’alimentation du modèle, tout se jouait aux sys­tèmes 1 à 3, où par­fois étaient même ache­mi­nés à dos de mulet les infor­ma­tions de pro­duc­tion au télex le plus proche.

Un modèle de gou­ver­nance ?

Modu­lo cer­tains de ces aspects, disons arti­sa­naux, le pro­jet Cyber­syn était cepen­dant conçu de manière à évi­ter la ver­ti­ca­li­té de la déci­sion à par­tir d’analyses hors-sol. Comme le men­tionne E. Medi­na, à pro­pos du rap­port de S. Beer :

Son rap­port cri­ti­quait les méthodes de pla­ni­fi­ca­tion conven­tion­nelles du Chi­li, qui uti­li­saient des ins­tan­ta­nés de l’économie à des moments dis­crets, inon­daient les ges­tion­naires du gou­ver­ne­ment avec une mer de don­nées impli­quant une ges­tion du haut vers le bas. Au lieu de cela, il a pro­po­sé l’idée d’un pro­ces­sus ité­ra­tif où les poli­tiques des­cendent du gou­ver­ne­ment jusqu’aux usines et les besoins des usines montent. Il a posi­tion­né la ges­tion au milieu du sys­tème, où il a implé­men­té un homéo­stat7L’homéostasie est la ten­dance d’un sys­tème à main­te­nir ses fac­teurs de modi­fi­ca­tion autour de valeurs béné­fiques par un pro­ces­sus de régu­la­tion. Un homéo­stat est un dis­po­si­tif per­met­tant de mesu­rer ces valeurs et ce fonc­tion­ne­ment à l’aide d’indicateurs. qui couple les besoins des niveaux infé­rieurs avec les res­sources allouées d’en haut. Les fonc­tion­naires pou­vaient donc modi­fier et adap­ter les poli­tiques gou­ver­ne­men­tales pour répondre aux besoins des usines, à condi­tion que ces chan­ge­ments n’aient pas d’effets néga­tifs impor­tants sur d’autres sec­teurs de l’économie. Beer a écrit : « Ce sys­tème détruit les dogmes de la cen­tra­li­sa­tion et de la décen­tra­li­sa­tion. Cette approche est orga­nique ». L’approche ité­ra­tive était éga­le­ment conti­nue et adap­ta­tive, confor­mé­ment à la vision de Beer en matière de contrôle cyber­né­tique. De plus, elle uti­li­sait la cyber­né­tique comme réfé­ren­tiel pour la façon dont le gou­ver­ne­ment pour­rait mettre en œuvre le socia­lisme démo­cra­tique pro­po­sé par Allende ; elle a don­né à l’État le contrôle de la pro­duc­tion tout en per­met­tant une large par­ti­ci­pa­tion.

Eden Medi­na, Cyber­ne­tic Revo­lu­tio­na­ries. Tech­no­lo­gy and Poli­tics in Allende’s Chile, Cam­bridge, Mas­sa­chu­setts, MIT Press, 2011, sec­tion « Tech­no­lo­gy for an Adap­tive Eco­no­my ». Voir aus­si Eden Medi­na, « Desi­ging free­dom, regu­la­ting a nation : socia­list cyber­ne­tics in Allende’s Chile ». In : Jour­nal of Latin Ame­ri­can Stu­dies, 38, 2006, p. 571 – 606.

Ce que S. Beer cher­chait aus­si à démon­trer, c’est tout l’intérêt de l’application des concepts de la recherche opé­ra­tion­nelle. Dans le livre qui l’a fait connaître auprès de ses afi­cio­na­dos chi­liens, Deci­sion and Control publié en 1966, il montre qu’un sys­tème opé­ra­tion­nel n’a pas à se sur­char­ger d’informations. C’est pour­quoi il faut bien dis­tin­guer un sys­tème en recherche opé­ra­tion­nelle et un centre de don­nées : pour le pre­mier les infor­ma­tions doivent être uti­li­sées et dis­po­nibles de manière à pro­duire une déci­sion, dans le second c’est l’information qui est trans­for­mée en don­nées pour pro­duire d’autres don­nées que l’on peut inter­ro­ger, ce qui sup­pose d’avoir des modèles ou, par appren­tis­sage, créer des modèles à par­tir de variables. S. Beer affir­mait en effet :

Nos col­lec­teurs de don­nées modernes savent tout ce qu’il faut savoir. C’est empi­lé dans des caves sur des cartes per­fo­rées ; cela sort des ordi­na­teurs sur bande magné­tique ; c’est joli­ment tabu­lé sur du papier blanc à un rythme de 600 lignes par minute ; cela appa­raît sur les bureaux des ges­tion­naires en de tels volumes qu’ils sont trop occu­pés pour les lire ; c’est publié par des minis­tères dans de gigan­tesques annuaires. Car c’est l’ère du « trai­te­ment auto­ma­tique des don­nées ». Pour­tant, tout cela ne nous dit rien sur les rai­sons pour les­quelles les choses sont telles qu’elles sont. Il faut de la recherche opé­ra­tion­nelle pour le décou­vrir.

Staf­ford Beer, Deci­sion and Control : The Mea­ning of Ope­ra­tio­nal Research and Mana­ge­ment Cyber­ne­tics, New York, John Wiley & Sons, 1994 (pre­mière édi­tion 1966), p. 70.

Cet allè­ge­ment du sys­tème par rap­port à la mas­si­fi­ca­tion des don­nées, est d’abord pour S. Beer une manière de démon­trer aus­si que le sys­tème a pour objec­tif de favo­ri­ser l’autonomie des sujets. Cyber­syn est d’abord un immense réseau de cap­teurs des signaux de pro­duc­tion dont la sen­si­bi­li­té est cen­sée pal­lier la sur­charge cog­ni­tive des employés pour leur per­mettre de se concen­trer en pre­mier lieu sur leur métiers et non plus sur les charges admi­nis­tra­tives, auto­ri­sa­tions diverses ou prises en compte des exter­na­li­tés qui per­turbent leur pro­duc­tion : le sys­tème les capte et envoie des ins­truc­tions.

C’était aus­si la concep­tion d’un autre res­pon­sable du pro­jet, Her­mann Schwem­ber. Juste avant le coup d’État de Pino­chet, ce der­nier ren­dait compte en 1973 dans la revue Esprit8[^Schwember1973]: Her­mann Schwem­ber (trad. Alain Labrousse), « Convi­via­li­té Et Socia­lisme », Esprit, 426 juillet-août 1973, p. 39 – 66 (voir p. 45)., des solu­tions envi­sa­gées au Chi­li pour conci­lier l’économie et la convi­via­li­té que défi­nit Yvan Illich comme cette inter­re­la­tion créa­tive et auto­nome des indi­vi­dus entre eux et avec leur envi­ron­ne­ment. Alors que la pro­duc­tion indus­trielle est d’essence des­truc­tive, cette convi­via­li­té peut être atteinte à la fois par l’intensification des com­mu­ni­ca­tions entre les hommes (aus­si à la source d’une prise de conscience pla­né­taire) et la dimi­nu­tion de l’appropriation impé­ria­liste. Pour H. Schwem­ber, une socié­té convi­viale est « néces­sai­re­ment socia­liste » et seule capable de mener à un modèle post-indus­triel, c’est-à-dire dépas­ser les contraintes du sala­riat indus­triel, l’appropriation capi­ta­liste, et sur­tout les dic­ta­tures bureau­cra­tiques où n’existent pas « les méca­nismes de cor­rec­tion, de par­ti­ci­pa­tion et d’expression auto­nome pro­ve­nant de la base popu­laire ».

Une fois que le pro­jet fut ren­du public, la prin­ci­pale cri­tique des médias de l’opposition au Chi­li fut d’ordre éco­no­mique. Accu­sé de lais­ser pour compte les petites entre­prises au pro­fit des grandes struc­tures natio­nales, le pro­jet était cata­lo­gué par­mi les plus tech­no­cra­tiques. Cer­tains jour­naux au Chi­li comme à l’étranger, ne tar­dèrent pas à faire le paral­lèle entre un pays « gou­ver­né par un ordi­na­teur » et le monde de Georges Orwell. Il reste que le pro­jet Cyber­syn fut cata­lo­gué comme un pro­jet de sur­veillance, enten­du comme un contrôle des indi­vi­dus, ce qu’il n’était pour­tant pas.

Il était conçu pour implé­men­ter un sys­tème idéo­lo­gique dans un sys­tème tech­nique de prise de déci­sion. Ce tech­no-socia­lisme conve­nait par­fai­te­ment à Sala­va­dor Allende et sa vision d’un Chi­li éman­ci­pé. Mais au-delà de cette vision, la per­cep­tion tech­no­cra­tique du modèle de Staf­ford Beer pro­ve­nait en réa­li­té d’une mau­vaise presse de la cyber­né­tique, qui assi­mi­lait les modèles cyber­né­tiques appli­qués aux orga­ni­sa­tions humaines à des méca­nismes de contrôle qui trans­forment les hommes en auto­mates. Cette vision était d’autant plus accep­tée que les exemples connus de centres opé­ra­tion­nels se trouvent géné­ra­le­ment en temps de guerre dans l’armée et son orga­ni­sa­tion hié­rar­chi­sée, du centre de déci­sion vers les cel­lules opé­ra­tion­nelles. Or, dans le pro­jet Cyber­syn était par­fai­te­ment inté­grée la capa­ci­té des groupes d’individus à cor­ri­ger le modèle de manière créa­tive à chaque ins­tant. En d’autres termes, les déci­sions dans ce modèle étaient sys­té­ma­ti­que­ment sou­mises à la pos­si­bi­li­té d’exercice d’un contre-pou­voir. Tech­ni­que­ment, tout le génie de S. Beer rési­dait dans son approche ité­ra­tive du sys­tème.

Une leçon dif­fi­cile

Évi­dem­ment, comme le men­tion­na plus tard Her­mann Schwem­ber9Her­mann Schwem­ber (1977) « Cyber­ne­tics in govern­ment : expe­rience with new tools for mana­ge­ment in Chile 1971 – 1973 ». In H. Bos­sel, Ed. Concepts and Tools of Com­pu­ter Based Poli­cy Ana­ly­sis, Vol. 1., Bir­khäu­ser – Sprin­ger Basel AG, Basel, p. 79 – 138. (pp. 136)., tout n’allait pas pour le mieux. Par défi­ni­tion, le niveau de per­fec­tion­ne­ment du sys­tème avait comme limite le plus haut niveau de per­fec­tion­ne­ment pos­sible de l’outil de pro­duc­tion. Une usine qui ne pou­vait pas être moder­ni­sée à cause du manque d’investissement dont souf­frait cruel­le­ment le Chi­li, ne pou­vait pas s’ajuster aux objec­tifs iden­ti­fiés par le sys­tème.

Moins idéa­liste, une autre rai­son peut aus­si expli­quer cer­tains biais du pro­jet Cyber­syn : un modèle cyber­né­tique est d’abord un modèle infor­ma­tion­nel, or si on l’applique au fonc­tion­ne­ment d’usines, quelle que soit la pro­ve­nance de l’information, cette der­nière est tou­jours indé­pen­dante des condi­tions de pro­duc­tion ou des réa­li­tés sociales. Sans un contrôle qua­li­té, n’importe quelle infor­ma­tion entrée par un agent est sup­po­sée être fiable ou du moins sin­cère. Si un modèle comme Cyber­syn n’était pas construit pour avoir, au moins en par­tie, un rôle de contrôle, le sys­tème est à la mer­ci des bonnes (ou mau­vaises) volon­tés. Pour avoir la paix, le mana­ger d’une usine est prêt à men­tir sur ses indi­ca­teurs de pro­duc­tion.

Le coup d’État de Pino­chet mit bru­ta­le­ment fin à Cyber­syn, si bien que d’autres cri­tiques encore inter­vinrent à contre-temps. Elle sont résu­mées par Andrew Picke­ring10Andrew Picke­ring, The Cyber­ne­tic Brain. Sketches of Ano­ther Future, Chi­ca­go, Uni­ver­si­ty of Chi­ca­go Press, 2010, pp. 265 – 268. en quatre points.

Le pre­mier était que le pro­jet, mal­gré toutes les bonnes inten­tions, était tech­no­cra­tique pour deux rai­sons : pour com­men­cer il sup­po­sait que tous les Chi­liens adhé­raient au modèle et ensuite que la concep­tion sur VSM de l’organisation pro­duc­tive chi­lienne est-elle même un modèle fixe et non dyna­mique (pas de pos­si­bi­li­té que le modèle glo­bal se trans­forme excep­té à l’intérieur de ses limites).

Le second point por­tait sur les signaux (les alarmes ou « signaux algé­do­niques ») cen­sés por­ter à l’attention des déci­deurs des seuils à ne pas fran­chir : ces signaux pou­vaient à tout moment, notam­ment en cas de chan­ge­ment de régime poli­tique, deve­nir des élé­ments de sur­veillance pou­vant se retour­ner contre le sys­tème 1 (les tra­vailleurs).

Le troi­sième point est que Cyber­syn n’a certes pas été conçu pour créer une chaîne de com­man­de­ment et de contrôle ver­ti­cale uni­que­ment du haut vers le bas, mais il pou­vait faci­le­ment le deve­nir. Et il fut effec­ti­ve­ment uti­li­sé dans cette inten­tion lors d’un évé­ne­ment, une grève géné­rale de la confé­dé­ra­tion des trans­ports en 1972 (oppo­sée à la natio­na­li­sa­tion du sec­teur et sou­te­nue par la droite poli­tique) : le réseau Cyber­net a alors été uti­li­sé pour iden­ti­fier et sur­veiller les nœuds de grèves, et trou­ver des solu­tions de contour­ne­ment pour main­te­nir les flux. En ce sens le sys­tème a par­fai­te­ment joué son rôle, mais il a alors été trans­for­mé en un sys­tème de sur­veillance dans une lutte poli­tique (et le conflit fut assez violent).

Un qua­trième point porte à s’interroger sur les objec­tifs de Cyber­syn et du VSM en géné­ral : se main­te­nir en vie. On peut effec­ti­ve­ment se deman­der si, dans une cer­taine mesure, le modèle ne confond pas le moyen et la fin, un peu à l’image de ce qui se pas­sait en France vers la fin des années 1970.

… et pour le savoir, il fau­dra attendre la publi­ca­tion de mon ouvrage (prin­temps 2019)… Tea­sing !

Christophe

Fram(hack)tiviste, je fais du vélo et je mange des châtaignes.